Arétin, agenouillé sur un prie-Dieu, penchait la tête sur la belle endormie, et son attention était telle, au-dessus de ce frêle visage, que l'on eût dit qu'il ne vivait lui-même que du souffle presque insaisissable qu'émettaient les gracieuses narines transparentes et pareilles à de fines verreries couleur de lait. Il voulait voir la lente résurrection de la créature charmante de qui l'existence passée venait d'être par lui rompue et qui allait, entre ses bras, renaître à une vie nouvelle. La figure s'animait peu à peu, de légers mouvements nerveux étaient visibles aux alentours des paupières et la tempe prenait cet aspect indéfinissable que donne la vie à cette partie du visage.
Elle remua doucement, et le premier mot qu'elle prononça fut :
— Polo!…
Ce nom résonna dans le silence. Elle n'avait pas encore ouvert les yeux, et la réminiscence se formait à l'instant du réveil. Tout à coup elle éclata en sanglots et poussa des cris déchirants. Arétin s'apprêtait à jouer le rôle d'une mère, et ouvrait ses bras pour entourer cette tête endolorie. Elle l'aperçut et s'effraya de sa figure barbue.
— Où suis-je? dit-elle, sainte Madone, ayez pitié de moi!
— La Madone, dit Arétin, a pris soin de vous et vous a envoyée reposer dans une maison amie où seigneurs et valets sont aux pieds de votre grâce, ma très belle…
— Ha! ha! ha! s'écria-t-elle, je suis perdue! Et n'est-ce pas vous qui avez tué Polo, mon amant?
— Je ne sais, mon enfant, qui vous entendez dire par ce joli nom de Polo, et mes gens vous ont trouvée ce soir, solitaire et évanouie dans une barque… Je vous ai mise ici dans l'intention que vous soyez mieux à l'aise qu'au fil de l'eau…
— Ha! ha! ils me l'ont tué, je le vois bien, et il m'est égal d'être ici ou bien ailleurs, sans mon Polo bien-aimé!…
Elle eut une crise de larmes nouvelle, et se roula sur elle-même, désespérément, en mordant la courte-pointe.