— C'est un bien grand malheur! Qui donc attendrons-nous désormais?

Mais le Roi s'emporta tout à coup :

— Vil Grec! s'écria-t-il, âme modelée dans la boue que raclent les esclaves aux sandales des rhéteurs et des sophistes! Peux-tu avoir prononcé un tel blasphème et demeurer devant moi?

— Sire, cela est en effet en mon pouvoir que j'ai coutume cependant d'estimer fort mince. Mais je dois faire observer à Votre Majesté que le Messie qui vaut comme espérance ne peut manquer de se diminuer en se réalisant. Ce que l'on mesure du doigt n'atteignit jamais la taille des images que contemplent les visionnaires. Le divin Hercule n'est si grand que par le long travail des esprits qui s'ajouta au cours des temps à la renommée de ses exploits naturels. Et ce serait au rebours que procéderait votre Messie! Les plus spirituels seront ceux qui ne croiront point en lui.

Le Roi contint un geste d'impatience, et son visage reparut dépourvu de colère. Je ne sus jamais si ma pensée l'avait touché ou bien s'il n'écoutait que son cœur qui, visiblement, débordait.

— Sire! ajoutai-je, m'adressant à ses sentiments, je vous supplie de ne point annoncer à votre peuple cet événement fâcheux. Il en manifestera à la vérité une grande joie, qui sera comme le feu de paille, par la rapidité et les résultats. Je sais qu'en ses heures mauvaises, l'espoir de ce beau leurre le soutient. Qu'arrivera-t-il quand il saura que le Messie est là et que les heures coulent mauvaises comme devant?

— Tais-toi! tais-toi! tous les arguments sont boiteux désormais ; il ne faut plus raisonner comme hier. Les calculs célestes eux-mêmes sont dérangés par le fait d'une étoile nouvelle : l'univers s'éclaire d'une lumière insoupçonnée…

Ici, je commençai de pleurer cette ancienne sagesse dont mon puissant maître s'était rarement départi, quoique mage. Il continua de parler avec une grande volubilité ; je ne le pus suivre. Il avait coutume de dire : «Restez debout, mais faites asseoir votre pensée.» J'éprouvais la démangeaison de lui citer ses paroles. Mais ma compagnie ne lui suffit plus ; je le vis s'éloigner, l'œil en feu, les lèvres avides de parler. Je compris que la foule allait être informée, et courus boucher les oreilles et bander les yeux de la petite Caucasienne qui ne dépend que de moi.

VI

Je renonce à dire l'animation qui régna dans nos groupes dès que l'on tint, du Roi lui-même, que l'on allait voir le Messie. Il se trouva des gens qui dès auparavant s'en doutaient. On loua leur retenue. Mais la plupart furent émus très profondément. On en faillit négliger le boire et le manger. Des dames passèrent les nuits à regarder les astres, de leurs beaux yeux nus, dans l'espoir intime de quelque signe privilégié. Quelques-unes confessèrent avoir reçu confirmation particulière de l'événement. On se fit mille descriptions de la figure qu'on imaginait au Messie. On négligea les nègres. On se pardonna les injures. On s'occupa de la tenue que l'on aurait au jour de la présentation. On déplora de n'avoir pas été prévenu plus tôt, à cause des robes et des parures. On se dépita, s'injuria de nouveau ; l'humeur fut exécrable. La maison du Roi dut abandonner plusieurs tentures riches et vénérables, quoique Xerxès y eût fait représenter la prise d'Athènes et la Victoire des Thermopyles, qu'il s'attribuait. On les coupa ; se les partagea ; en couvrit les selles des chevaux et des mules. Nous passions seuls des nuits calmes, ma petite esclave et moi ; et lui ôtant ses bandeaux, je lui faisais des contes, comme elle les aime, c'est-à-dire de ceux qui ne peuvent point arriver.