»Mon enfant, écoute. Un dieu est caché et dort sous la mer mobile des formes comme sous l'eau profonde des regards humains. Nul ne sait comment ni pourquoi il s'éveille, s'agite et est présent tout à coup. Cependant nous nous inclinons devant un geste ou une attitude dont la secrète vertu nous a ébranlés jusqu'au fond de l'âme. Ceci n'eut peut-être que la durée d'un instant aussitôt évanoui, et il est possible qu'un grand nombre de témoins ne s'en soit pas aperçu. Mais nous déclarons divin l'homme habile qui, l'ayant vu, a su lui fournir l'expression durable, et souvent sans doute a provoqué le prodige, par sa prière ou son désir ardent.

»C'est ainsi que, par l'évocation de Douris et par l'effet de ton beau corps ému, s'est réalisé dans de la terre et a pris forme pour l'immortalité cet instant d'entrevue sublime. Et le petit objet d'argile que tu n'as pu briser est supérieur à Douris lui-même et à toi : il ne serait pas injuste de l'établir au rang des dieux.»

J'écoutais le vieillard avec une grande crainte. A mesure qu'il parlait, j'avais plus vif le sentiment de ma perte, car je comprenais que Douris avait tiré de moi tout ce que je valais. Quand Simonide eut fini, je lui dis simplement :

— Je veux mourir.

Au lieu de lever les bras et de me faire mille discours ordinaires, ce vieux sage s'étant recueilli un moment, comme pour peser diverses alternatives, me répondit que j'avais raison. Je l'admirai de si bien pénétrer les secrets du cœur et de l'esprit, et je baisai sa robe en signe de reconnaissance.

L'aube descendait gaiement les pentes de nos collines quand je regagnai la terrasse où l'idée m'était venue de recourir au vieillard Simonide. Je m'y arrêtai de nouveau et résolus d'y accomplir sur-le-champ mon dessein. C'était le lieu qui m'avait été le plus complaisant, puisque l'amour m'y avait souri ; et sur quelque point du pays que se portassent de là mes regards, j'y retrouvais le souvenir brûlant des caresses de Douris.

Vers le haut de la ville, les temples des dieux recevaient les premiers rayons du jour, et au delà des murs, les champs d'orge et de blé, les prairies et le long serpent du fleuve baignaient confusément dans la mer de lait que le matin répand. Mon cœur se souleva ; les larmes emplirent mes paupières et je ne vis plus distinctement tels endroits de la campagne où mon époux m'avait pressée plus tendrement de son bras. Je dis adieu au jour qui s'élevait et que je ne verrais pas en son midi. Puis j'accomplis quelques rites prescrits par le vieillard et tirai de mon sein la petite fiole qu'il m'avait remise. J'en bus d'un trait le contenu avant d'aller embrasser dans son sommeil celui pour qui je voulais mourir, et de peur de faiblir à sa vue. Il dormait profondément et ne sentit pas mon baiser. Ma lèvre, d'ailleurs, était déjà refroidie et je ne pus qu'avec peine regagner le dehors où le premier chant des oiseaux et le réveil alerte de la ville furent les dernières choses du monde qui me parvinrent, dans la grande confusion que donne la présence de la mort.»

— O âme passionnée qui te défis un matin, sur une terrasse de Tanagre, de la chair dont s'inspira le modeleur de poupées, m'écriai-je, je t'aime!

— Non! me dit, sur un ton désespéré, la voix qui m'avait attendri par le récit d'une vie si simple et si belle, non! ce n'est pas moi que tu aimes : comme Douris, comme les hommes et comme les dieux, c'est ma rivale que tu aimes! Je ne suis pas la statuette ; moi, qui t'ai parlé, je suis la sacrifiée, l'éternelle jalouse. Je suis la créature de chair, le modèle, l'amante, l'héroïne, l'inspiratrice de l'œuvre d'art ; à jamais inférieure au morceau de terre que le pouce d'un homme a touché.»

LE MIRACLE DU SAINT VAISSEAU