— Et l'homme? l'homme? qui le connaît? dit Arétin avec impatience.
On ne le connaissait pas davantage. La gondole s'éloignait ; Arétin trépignait. Il appela des domestiques. Il choisit le plus vigoureux, nommé Tommaso ; détacha le poignard qu'il portait à la ceinture et le lui remit.
— Quitte les couleurs de l'Arétin, dit-il, va tout nu au besoin, et cours par les petites rues jusqu'à ce que tu croies avoir dépassé de cent brasses la gondole qui s'en va là du train que tu vois. A cette distance, tu regagnes le Canal, tu détaches la première barque et tu viens à la rencontre de la gondole. Cache ton arme, mais tiens-la à portée de la main. Tu t'avances et demandes d'abord avec politesse à connaître le nom de la dame. Si on te le donne, tu t'éloignes en saluant, et l'affaire est sans importance. Si le seigneur bondit à ton approche, tu prends le nom, coûte que coûte. Va-t'en!
— Compère, dit Titien, songez que ce sont deux jeunes amants, deux fiancés, deux époux peut-être : ils sont heureux et pleins de beauté!…
A l'abri de l'autorité du grand peintre, tout le monde se pressa autour de cet homme aux caprices terribles, et les regards de tous l'imploraient.
— Mesdames, dit Arétin, galamment, et vous, messieurs, à table! Nous avons ce soir des foies de coq de bruyère que notre compère Titien nous a fait venir de sa maison de campagne de Cadore ; il convient de les fêter tant pour leur excellence que pour la qualité du donateur, artiste divin… Pour ma part, j'ai grand appétit.
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La chaleur du repas détourna les esprits de se préoccuper excessivement de la scène qui se devait jouer dans le même temps sur le Grand Canal, à la faveur de la nuit. Le maître prit place entre madame Angela Zaffetta, fort excellente courtisane dont les épaules et la gorge étaient aussi arrondies que l'humeur, et la célèbre chanteuse Franceschina, à qui il arrivait de se dépiter, parce que l'on saisissait mal le sens de ses paroles, absorbé que l'on était par la musique enchanteresse de sa voix. Il y avait encore là plusieurs autres personnes remarquables, soit par leur beauté, soit par la vivacité ou l'aisance de leurs passions.
L'on s'exclama, dès que l'on fut assis, sur la magnificence de la verrerie qui décorait la table. C'était une surprise qu'Arétin ménageait à ses convives et c'était en même temps une révolution dans les arts, qu'il accomplissait de la manière la plus élégante. La fabrique de Murano commençait de s'étioler dans la répétition des mêmes modèles, quand Arétin, recevant en hommage une reproduction des arabesques et autres ornements que Jean d'Udine avait exécutés pour la décoration du Vatican, conçut l'idée d'appliquer ces charmants dessins à l'embellissement des verres de Murano. On venait de lui adresser les plus satisfaisantes épreuves de cette tentative, et il exposait ces merveilles que son initiative allait répandre par le monde, en créant pour son pays une nouvelle source de richesse.
Titien, que la vue d'un bel objet émouvait jusqu'aux larmes, perdait le boire et le manger à retourner les délicats chefs-d'œuvre dans sa main sûre et puissante. Il en faisait jouer les teintes diverses à la lumière ; et les mille caprices des entrelacs, les mascarons, et les têtes de satyres enlaçaient, lutinaient et étourdissaient son esprit dans les détours de leur voluptueux labyrinthe. Sansovino, plus réservé, contemplait et jugeait en silence. Il avait la repartie brusque et même violente, ainsi que les personnes d'une grande probité. La Zaffetta, qui était à sa droite et qui était plus accoutumée de voir l'éclat de la passion des hommes que la sagesse qui leur permet de la faire servir à la bonté de leurs actes, craignit que certains mouvements d'humeur de l'après-midi ne poussassent le sculpteur à apprécier défavorablement l'idée d'Arétin. Elle se pencha sur son bras et, le pressant de toute sa chair fleurie, elle lui montra du doigt le fils de Vénus, que l'on voyait tirant son arme redoutable, dans la transparence du verre, et lui dit :