Nous partîmes en gondole pour le Lido, de grand matin. L'air était frais et toute la lagune d'un bleu de lait. On nous aligna dans un chemin, au pied du talus qui sert de jetée contre la mer. Nous ne la voyions pas, mais on la sentait de l'autre côté du rempart et sa large plainte caressante, si pleine de souvenirs pour moi, me fit frissonner par deux fois durant que l'on comptait les pas.

Mon adversaire tira le premier; la balle m'atteignit en pleine poitrine; je tombai et ne vis plus rien.

Je revins à moi dans une petite chambre d'auberge. Mon ami était près de moi et il sourit quand il me vit ouvrir les paupières. Mais il avait la figure fatiguée et ternie et je m'aperçus tout de suite de la contrainte qu'il s'imposait en prenant un air de gaieté.

—Ça ne va donc pas? lui dis-je, lui demandant ainsi de mes nouvelles.

Il m'apprit doucement comment la balle avait été extraite après que l'on m'eût transporté au plus près dans cette auberge du Lido; il me dit les inquiétudes que l'on avait eues malgré l'heureuse issue de cette opération.—Je sus depuis que l'on m'avait si bien cru perdu que l'on avait expédié les lettres que j'avais laissées dans ma chambre d'hôtel pour le cas où je ne reviendrais pas.—Depuis douze jours j'étais là: mon ami ne m'avait pas quitté. Je pus lui prendre la main.

—Et elle, elle? lui dis-je, à brûle-pourpoint.

—Oui, oui, dit-il, elle va mieux, elle aussi...

Je m'étonnai tout à coup qu'il m'eût pu répondre:

—Comment! lui dis-je, tu sais donc?...