—Si c'est une plaisanterie que vous avez voulu faire, je ne la trouve pas drôle, dit-elle, en faisant sa moue. Ne vous ai-je pas dit déjà que j'étais peureuse?...

La sottise de cette apparente plaisanterie, et en avoir ri, m'achevaient. Ma figure devait avoir l'air d'une loque. Elle s'en aperçut, elle crut sans doute que j'étais peiné de sa remontrance et de lui avoir fait peur. Elle se fit toute câline; elle me demanda pardon.

—C'est étonnant, dit-elle, comme vous changez de visage! A deux instants successifs, on ne vous reconnaît plus.

Je m'efforçais de ne pas la regarder. Ses yeux et sa voix, quand ils se faisaient tendres, me fondaient littéralement, comme le morceau de sucre sous le thé brûlant.

Elle poursuivit:

—C'est, dit-elle, que je vous parle de choses si peu intéressantes! Oh! je vous ai vu déjà, allez! quand un mot qu'on prononce vous choque ou ne vous atteint plus, c'est fini, d'un coup, vous êtes parti. Mais je veux achever tout de même ma petite présentation en règle, parce que si vous venez à la maison, il faut que vous nous connaissiez.

Je suis fiancée à un monsieur tout à fait riche. Savez-vous ce que c'est? Vous vous moquez de ça, vous! Moi, non. Je ne me fais pas l'idée nette de ce qu'est cela: être tout à fait riche; mais c'est une idée vague à laquelle je me fais. Il faut être tout à fait riche. Papa est riche seulement. J'ai toujours entendu dire que ce n'est pas assez.

J'ai vu ce monsieur deux ou trois fois. C'est un grand, blond. Il s'appelle Arrigand. Il est bien. Pour le moment, il est à Chicago. Ça fait rire, dites, quand on est à Venise, d'entendre dire que quelqu'un est à Chicago. Mais non, ça n'est pas ridicule!

—C'est en allant aux Chicagos de jadis que ce beau peuple actif a fait Venise.

—Ah! n'est-ce pas? vous comprenez ça! Eh bien! ça me fait grand, grand plaisir!...