—Eh bien, voilà, chère mignonne, dit cette dame, un attrait qui suffirait à me conduire au quai des Esclavons. Et vous retournez là-bas l'an prochain?
—A Venise? toujours! J'ai aimé cette ville à la folie. Non pas tout de suite, non! Pas de coup de foudre, vous savez. Je m'y suis même promenée pas mal de temps comme une petite sotte, et j'ai honte d'avouer aujourd'hui que je me suis ennuyée au Lido... Et puis, un beau jour... oui, mettons un beau jour! cric! crac! les portes s'ouvrent; et j'aime, j'aime tout de ce pays!...
—Oh! oh! mais racontez-moi ce miracle! Je sais que rien n'est si commun que le miracle, de nos jours, mais celui-ci me plaît.
—Mais! en vérité, je ne saurais dire... je ne sais comment cela est venu; vous savez, il y a de ces ciels qui s'éclaircissent d'un coup, sans, qu'on remarque que la brise a changé.
—Madame, fit observer la maman, qui ne parle qu'avec parcimonie, il serait injuste de ne pas attribuer à Monsieur la part qui lui revient en cette belle éclaircie. Monsieur est artiste et érudit et il excelle à vous montrer la beauté de ce qu'il touche...
—A moins, ajouta la jeune fille vivement et avec une pointe malicieuse, que Monsieur ne soit lui-même si nuageux qu'il répande le mauvais temps tout alentour...
Ce petit détour me sauva d'entendre mes louanges et nous tira tous d'un embarras qui naissait, malgré tout, de la conversation. Elle se prolongea sur un ton badin, et, dans le brouhaha de l'entrée de plusieurs personnes, la jeune fille m'avisa avec une mine grave et fâchée:
—J'ai peur, dit-elle, que vous ne me croyiez pas sérieuse.
—Je vous prends tout à fait au sérieux!
—Vous qui raillez sans en avoir l'air, vous devriez pourtant comprendre que l'on puisse ne pas railler quand on en a les apparences...