—Marie, me permettez-vous de demander votre main?...

—Ha! ha! fit-elle; mais je ne peux pas! je ne peux pas, vous savez bien!... Ah! pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait rien dire... on aurait pu rester ainsi peut-être longtemps, encore longtemps... Je ne pourrai plus vous voir à présent; il ne faut plus que je vous voie!...

Nous voulions nous arrêter dans cet escalier et ne l'osions faire ni l'un ni l'autre; dans un corridor ou sur un palier nous eussions causé peut-être: à tel point l'on est esclave de l'usage coutumier des choses! et nous arrivions au bas de cet escalier et ne nous parlerions plus jamais.

Marie hésita un instant en tournant le bouton de la porte du salon; elle vit clairement sans doute qu'elle ne pouvait pas revenir sur ses dernières paroles. J'allais la supplier, l'appeler: «Marie!». La porte était ouverte; nous aperçûmes plusieurs personnes; nous étions à la minute la plus torturante de notre drame et dûmes présenter des figures ordinaires.


Je tombai comme une chose inerte chez ma bonne cousine de la Julière. Nous n'eûmes pas besoin de parler. Elle s'assit à côté de moi, m'embrassa et pleura. Elle me garda chez elle. J'y passai trois jours dans une prostration complète. Une après-midi nous allâmes au bois. Vers l'endroit où l'allée commence à s'incliner sur Longchamps et où les voitures sont plus libres, nous fûmes croisés par la famille Vitellier. Marie était assise à côté de sa mère; et son père avait près de lui un grand homme de barbe jaune et de teint coloré. Nous nous saluâmes et je dis à ma cousine en ricanant si fortement qu'elle eut peur:

—C'est le fiancé de Chicago!...

Il y eut ensuite un assez long silence, et ma cousine me dit:

—Il faut vous remettre au travail, mon ami; votre existence n'a pas de nom!...

Je mêlai cet avis de la sagesse qui prononçait ma condamnation en face de l'évidence, à l'envie amère que j'avais de revoir la voiture contenant Marie et son fiancé. Cela forma quelque chose de si douloureux que ma torpeur se secoua comme sous des piqûres brûlantes, et se mua en rage folle. Je me sentais parfaitement insensé, mais j'étais fouetté jusque par ma sottise et m'en grisais comme d'autres font de la boisson, dans des moments analogues. Je voulais que Marie fût humiliée vis-à-vis de moi, d'être vue avec son fiancé et d'insulter presque à ma douleur visible. C'était stupide; elle ne songeait pas assurément à cela. Je fis retourner la voiture. Nous les croisâmes de nouveau.