SAINTE-BEUVE.
«Hertzblut ist dabei.» (Le sang du cœur est là.)
Lettres de SCHUMANN.
[I]
Ce fut sur la plage du Lido, à Venise, que je rencontrai pour la troisième fois la jeune fille que le destin, évidemment, s'entêtait à placer sous mes pas. Elle avait fait une vive impression sur moi, quelques semaines auparavant, à Florence, devant la porte de l'église Sainte-Marie-des-Fleurs, où je l'avais entendue envoyer promener d'une voix nette et décidée les guides innombrables qui importunent les étrangers de leurs bons offices. Elle leur avait jeté un «allez-vous-en!» si impatienté et si colère que je n'avais pu m'empêcher de sourire, en passant près d'elle à ce moment. Elle s'en était aperçue et avait rougi. Je l'avais revue dans un magasin de photographies. Elle feuilletait des Botticelli et soulevait de l'ongle les planches qui lui plaisaient en disant: «J'aime ça... j'aime ça...» Elle n'avait pas paru me reconnaître. Mais depuis lors, je pensais souvent à elle et j'avais l'espoir de la retrouver. A part moi, je l'appelais «ma petite Sainte-Marie-des-Fleurs.»
Il y avait une grande heure qu'elle marchait toute seule sur les longs sables de la plage de Venise. A chaque tour, elle s'arrêtait un instant à parler à sa famille réunie en groupe, sur des pliants; puis elle reprenait sa promenade. J'étais assis contre la pente de la digue qui longe ce rivage sans fin, et je ne me lassais pas de la voir aller et venir en imprimant sur le sol humide la marque de ses pieds finement chaussés et le bout de son ombrelle. Elle portait une robe écossaise qui ne me plaisait point. Je remarquai qu'elle avait le nez un peu fort, et ses yeux, d'une teinte grise, me parurent trop grands. Je ne me rendais pas compte de ce qui me séduisait en elle. J'étais plutôt porté à ne la pas trouver bien, d'autant plus que, m'ayant croisé à dix reprises, elle n'avait pas une seule fois levé les yeux sur moi.
Elle parut s'intéresser un moment au soleil couchant et à la mer que le soir comblait de tons harmonieux; puis, subitement, elle se rapprocha de sa famille et dit: «Allons-nous-en!» On se leva et partit.
Je pensais rester là quelque temps encore, à cause de l'indolence et de la mélancolie que ce lieu est unique à répandre. Mais je me levai aussitôt et marchai sur les traces de ces dames que j'approchai plusieurs fois, à l'endroit de l'embarquement.
Le spectacle, sur ce rivage du Lido, était le plus beau qu'on imagine. Le remuement des gondoles noires contre la grande surface de la lagune et le ciel incendiés, formait un miroitement d'ombre et d'or que l'on ne voit qu'aux pays de soleil et de vie ardente et tragique. Beaucoup de gens demeuraient là, au bord de l'eau, sans pouvoir s'en aller; et la chair des bateliers immobiles étincelait d'un feu sombre. Accoutumés à cette scène journalière, ces hommes attendaient que le disque tombât, comme ils eussent attendu la fin d'une cérémonie.