«Bien sûr que vous allez me trouver folle; mais, c'est vrai, n'est-ce pas? que nous nous ressemblons physiquement? Ne trouvez-vous pas? Moi, j'aime beaucoup penser cela. J'aime qu'il y ait un peu de moi sur votre figure, un peu de vous sur la mienne, et quand je me regarde dans la glace, je vous vois au fond de mes yeux. Et je me sens ravie de vous avoir tant en moi.—Je vous dis sans plus de façons que je vous ressemble: vous allez trouver que je ne suis guère modeste? Tant pis, monsieur, si ça ne vous flatte pas!
«Marie-des-Fleurs.»
Les jours où elle était venue, tout, chez moi, restait imprégné de sa présence; je croyais voir autour de moi toutes les choses reconnaissantes du passage de cet être adoré qui se divinisait de jour en jour. Une grande et belle folie nous prenait, mes chères choses et moi. Nous sentions l'exaltation; le monde était transfiguré; c'était là un petit coin où le miracle n'eût point étonné. N'y était-il pas? Où donc aimait-on comme chez moi?
C'était une si grande émotion quand elle arrivait que nous ne savions que dire ni l'un ni l'autre. Nous passions quelques secondes à nous regarder; nous avions l'air tout ébahis, et nos yeux se demandaient: «Est-ce possible?»
Il y avait un mouvement, naturel et que tout nous portait à accomplir, c'était d'ouvrir nos bras et de nous y précipiter. Mais, nous ne le faisions pas. Tous les élans de la tendresse physique inconsciente étaient arrêtés par l'extraordinaire volupté de nous voir côte à côte et de sentir que nous ne pouvions pas parler, et de nous surprendre des larmes montantes à cause de notre amour. Oh! je fais appel à tous les amants: j'ai goûté toutes sortes d'ivresses; mais je n'ai rien éprouvé qui approchât de la seule présence de cette jeune fille dans ma chambre, muette, abritée de mes caresses, et me donnant seulement son beau regard humide où il était visible qu'elle se vouait à mon adoration.
Il nous arriva, dans ces moments, de couper le silence par des paroles tout à fait étrangères à notre pensée, par les mots les plus banals, craignant de parler de ce qui nous émouvait tant. Le contraste avivait le goût de notre entretien silencieux. Je me levai plusieurs fois, la poitrine gonflée d'un tel bonheur que j'en croyais étouffer. Je marchais tout à coup, me sentant plus fort, plus grand, et je poussais par instants de petites exclamations qui eussent paru bien ridicules à un témoin étranger. Elle, au contraire, était affaissée par ces minutes bienheureuses; elle était assise dans un vaste fauteuil garni de rouge, au coin du feu; elle pâlissait et toute sa petite figure se chiffonnait et prenait une expression de ferveur si ardente que je ne me tenais plus et tombais à ses genoux.
A un de ces moments, elle se pencha, me prit la tête dans ses mains et me l'approcha de sa bouche. Elle prononça pour la première fois mon nom:
—André! dit-elle.
Je lui témoignai, des yeux, le plaisir que j'avais de m'entendre nommer par elle. Mais elle rougissait. Les vanités d'un amant sont bien sottes sans doute, mais je ne pus me défendre d'un mouvement de joie à m'apercevoir qu'elle était accoutumée de prononcer mon nom en elle-même et qu'elle avait été surprise tout à l'heure de l'entendre résonner tout haut sur ses lèvres.