«Je suis restée longtemps ce matin, sur un petit tertre couvert de mousse sèche, à l'ombre d'un bouquet de chênes, près d'un carré de terre rouge où poussent des choux, des carottes et de grandes asperges minces dont le feuillage est si fin. Cet endroit est situé un peu haut; la vue s'étend très loin, et l'on suit une petite rivière de rien du tout qui serpente dans les prairies, bordée d'un cordon de peupliers qui se perdent au loin, au loin, où ils deviennent tout clairs et confondus, pareils un peu à un ruban fané. Je vous ai tant désiré, mon André, sur ce petit tertre et en regardant ces peupliers et cette rivière qui s'en allait, que j'ai fini par rouler tout de mon long sur la mousse en me cachant les yeux de mon mouchoir pour pleurer à mon aise. Buffalo s'est réveillé brusquement, et il est venu me souffler dans le cou en me chatouillant si fort que j'en ai ri, et je me suis retournée toute mécontente et j'ai grondé Buffalo en lui disant: Mon pauvre chien, tu me vois rire, mais ce n'est pas vrai, je suis bien malheureuse.»
«Le matin, mon cher amour, ces messieurs vont je ne sais où; maman n'est pas levée et je suis bien libre avec Buffalo. Nous commençons à présent à aller tout naturellement du côté de l'endroit où j'ai si fort pensé à vous. Nous n'avons pas le goût d'aller ailleurs, parce qu'il semble bien qu'il y a là un peu de vous. C'est encore des imaginations de cervelle à l'envers, mais je ne nie pas que ma cervelle soit ainsi, encore que je ne la trouve pas si mal tournée; et vous? Mon André, que je t'embrasse!
«Nous avons donc été aujourd'hui encore sur le petit tertre. Oh! ces matinées sont folles tant elles sont belles! C'est frais, mon chéri bien-aimé, frais comme tu sais, notre matin du Luxembourg, d'agitée mais d'adorable mémoire. Seulement, toi, où es-tu? Je voudrais tant que tu sentes cet air doux sur ta figure, et entendre ta voix me dire que tu «goûtes»! Tu goûtes, toi! tu es le seul qui goûte; tu n'as pas besoin de le dire, le timbre de ta voix parle et ceux qui l'entendent en sont tout émus. Oh! je t'aime, je t'aime!
«Dès que je fus installée, je pensai à toi. J'ai bien toujours mon album, mes crayons, mais je ne fais rien. Tout de suite l'idée que tu ne sais pas où je suis, que tu me cherches, que tu souffres, mon amour, m'empoigne et c'est fini. Mais jamais, d'ici, je ne pourrai te faire parvenir quelque chose. Nous sommes à trois lieues de la poste; nous ne pouvons pas faire ce chemin-là avec Buffalo, et il ne faut pas songer à d'autres moyens. André, figure-toi que je pensais à beaucoup de choses de ce genre, bien chaudes dans le fond du cœur et bien tristes et j'étais à demi étendue sur mon tertre, et je m'étais mise à te parler tout bas, ce qui est bien enfantin, n'est-ce pas? mais tant pis! quand M. A... monta de mon côté par un sentier à travers champs et allant à la ferme dont je t'ai parlé des choux, des carottes et des asperges. C'est drôle, je le voyais bien venir et ça ne me dérangeait en rien; j'étais avec toi et il me semblait que je ne pouvais pas te quitter pour personne. Ça me rappelait justement notre rencontre du Luxembourg et ça ne m'impressionnait pas davantage. Tu me diras qu'aujourd'hui je ne courais pas grand danger et que je pouvais bien me permettre de jouir paisiblement de ta compagnie vis-à-vis de ce monsieur. Je regardais en face de moi, assez fixement, mais je le voyais qui approchait. Il me semblait qu'il était bien apparent que je t'aimais, que n'importe qui s'en fût aperçu à ce moment-là, et c'est le seul vrai plaisir que je me sois donné depuis que je suis ici. Je continuai d'être avec toi, avec mes yeux. Il vint si près qu'il ne pouvait faire autrement que de remarquer ma songerie et le genre particulier qu'elle avait et qu'un homme doit bien reconnaître. Je vis qu'il hésitait à me troubler; il retint son pas et déjà il se retournait avec précaution. A ce moment, Buffalo partit et sans aboyer lui alla lécher les mains. Je pensai que c'était suffisant; je poussai un petit «ah»! et fis un gros mensonge en lui disant que je ne l'avais point aperçu. Il mentit de même, mais c'était de la politesse, et il me parla comme s'il ne s'était point avisé le moins du monde que j'étais là, à demi-couchée et rêvant d'une manière bien opiniâtre pour une jeune fille. Il ne me fit aucune question, aucune allusion indiscrète; il ne me parle jamais que de choses générales, et de sa part, c'est très bien.
«Je ne doute pas qu'il ne sache à présent que j'aime quelqu'un, et il a trop de logique dans l'esprit pour ne pas conclure que c'est toi, après ce qu'il a entendu dire de notre rencontre à Venise, de tes visites ici, et de l'interruption de tes visites. Alors, avoue, mon amour, qu'il faut avoir bien du toupet pour ne pas cesser d'avoir des vues sur moi; car il n'a pas cessé, j'en suis assurée maintenant; il procède habilement, voilà tout. Mais cela prouve qu'il ne m'a point reconnue à ton bras, quoique ce soit la chose la plus étonnante.»
20 avril.
«Tout le monde a dit bien des bêtises, ce soir, mon André, en écoutant les rossignols du parc; excepté M. A. qui ne donne pas plus d'attention à ces choses-là que si elles n'existaient point du tout. Figurez-vous, après le dîner, la nuit venue, une grande terrasse à balustrade qui surplombe d'assez haut le parc. Il y a autour de la maison des acacias qui sont en fleurs depuis quelques jours et qui embaument. Dans le parc, ce sont des arbres tout à fait vieux pour la plupart et de dimensions colossales, et il y a de larges allées qui s'enfoncent tout droit là dessous et qui sont de l'effet le plus bizarre, au clair de lune. Tout cela est beau et sent extrêmement bon, les marronniers, les cytises et les lilas étant fleuris. On va s'asseoir sur cette terrasse. Pour moi je vous dirai que cela a quelque chose qui m'écrase ou m'étouffe, qui est tout de suite trop fort à supporter. J'ai peur que vous ne m'accusiez de dire aussi, moi, des bêtises, mais je vous assure que cela me produit cet effet-là. Il est vrai que tout cela est mêlé de la pensée de vous et je me perds dans les raisons de ce que je sens. Les rossignols s'appellent et se répondent de très loin; et il y en a qui ont des cris, de vrais cris qui éclatent tout à coup dans le milieu d'une phrase douce et jolie comme une parole amoureuse. Ça vous soulève le cœur, ces appels de loin. Je me souviens d'un mot que vous m'avez écrit, un jour, et qui m'avait fait je ne sais quel mal «heureux» si l'on peut dire, mais c'est ainsi qu'il faudrait appeler presque tout ce qui vient de vous. Vous souvenez-vous? vous demandiez mélancoliquement ce que deviennent les élans d'amour et les belles pensées qui ne parviennent pas, ou bien qui n'ont pas été formulés, et «les appels des amants qui meurent dans la distance!...» Ah! mon amour! est-ce ici le cas? Quand le rossignol a modulé sa phrase qui se termine par une note puissante qui s'en va par-dessus les arbres implorer l'autre rossignol lointain, on se demande si l'autre est là encore, s'il va entendre, s'il va répondre; il y a quelquefois un assez long intervalle, on est tout suspendu. Enfin cela vient; est-ce du fond du parc? est-ce du bois qui est hors les murs? c'est si loin, si loin! Ça fait un bien inouï! Voilà-t-il pas que je me suis mise à sangloter, mais là, en plein, à gros bouillons, sans pouvoir me contenir, sans penser à me cacher. C'était trop plein; ça débordait. Je suis bête, mon ami, n'est-ce pas? On me l'a assez dit: ne me le dites pas, vous! Mon Dieu! ce que j'ai pleuré; non vous ne vous faites pas idée; c'était un déluge; un bonheur; je voulais pleurer davantage! Mon André! mon André!
«Ça a été une scène! comme vous pouvez l'imaginer. Maman s'est fâchée tout rouge; m'a secoué le bras; m'a dit de m'en aller me cacher bien vite et que c'était honteux à mon âge de pleurnicher comme une enfant et sans raison. Papa m'a dit encore une fois que j'étais une petite sotte; on finira par le savoir, je pense. Le père de M. A., qui est un bien brave homme, faisait tout le possible pour s'informer de ce que j'avais. Il n'y avait que M. A. qui ne disait rien et grand'maman dans son fauteuil, qui levait les bras au ciel comme si elle avait vu un grand malheur.
«Je suis montée vite dans ma chambre, assez honteuse tout de même, quoique tout cela soit bien involontaire. Quand je fus un peu calmée, je revins m'accouder à la fenêtre qui donne au-dessus de la terrasse. Tout le monde y était encore, et sans bien comprendre ce qu'on disait, j'ai entendu que l'on parlait de moi, car on prononçait les mots de «romanesque» et de «sentimentalité» dont on avait l'air de se moquer suffisamment. Il n'y eut que M. A. à ne pas plaisanter et il dit que «cela était naturel et suivait un cours régulier». Cet homme-là m'exaspère plus que ceux qui peuvent se moquer de moi; mais il me fait peur. J'ai idée qu'il doit voir si net, si clair en toutes choses, que je suis gênée devant lui. Enfin, n'est-ce pas qu'après avoir été témoin de ma grande songerie de l'autre matin et de la scène de ce soir, il sait bien que j'ai le cœur un peu malade? et il sait bien que ce n'est pas lui qui me cause cette indisposition? Et il dit froidement que cela est tout naturel, et il compte m'épouser, oui, oui, je suis sûr qu'il y compte; il a arrangé ça comme des intérêts ou une prime à toucher dans un laps de temps... C'est épouvantable!