—«Mais maman!...

—«Mais maman! Mais maman!» il est bien l'heure de dire cela à présent!... Si vous n'aviez pas gardé pour vous vos secrets, mademoiselle, ou pour votre grand'maman qui n'en peut mais, la pauvre femme! nous aurions pu éviter les désagréments de vos explosions en face d'étrangers!...

—«Mais maman! ne vous ai-je pas tout dit quand vous m'avez interdit de vous reparler jamais de ce sujet? Quant à grand'maman, ce n'est pas moi qui...

—«Et qui donc alors?...

—«Elle a tout deviné!

«Je me suis bien repentie d'avoir dit cela à maman, ce qui avait l'air de lui reprocher de n'avoir pas vu aussi clair dans mon cœur que l'a fait grand'maman. J'allais me jeter à son cou, lui demander pardon, quand je m'aperçus qu'elle se piquait d'une autre sorte que celle que j'avais craint. Elle me dit qu'elle voyait clair depuis longtemps, aussi bien que grand'maman; qu'elle espérait, toutefois, en combattant mes desseins par la froideur, me les faire abandonner; qu'enfin cette tactique ayant mal réussi, il fallait songer à une autre... Elle sourit en prononçant ces mots et me regardant à la dérobée. Mon cœur battait fort, je crus comprendre que l'autre tactique était de me laisser vous ouvrir les bras. Je ne sais pourquoi je voulus regarder la route à ce moment-là: il y avait un petit bouquet de pins à droite, et sur la gauche la brouette du cantonnier avec des outils, son panier, son gilet à manches. Je me dis: «C'est devant cela que mon sort va se décider.» Maman vit bien que je changeais de couleur et de visage. Je ne sais si elle avait préparé d'avance ce qu'elle me dit, ou bien si elle l'improvisa tout à coup à cause de l'état où j'étais.

—«Puisque c'est ainsi, dit-elle, que ton monsieur André se mette dans les affaires et fasse comme M. Arrigand: quand il aura fait une fortune capable d'assurer ta sécurité, ton père ne dira peut-être pas non.

«Mon ami, vous savez qu'il y a des occasions où l'on dit vulgairement que les bras vous tombent. Eh bien! je me demande comment les miens me sont encore attachés. Mais il ne faut pas en vouloir à maman qui a dit cette chose le plus naturellement du monde, et elle eût cru bien sincèrement avoir sacrifié sa fille si elle eût parlé autrement. Je mis mon essoufflement sur le compte de la route qui montait un peu et je dis à maman que je ne pouvais pas aller plus loin. Nous revenions sur nos pas, mais je ne me sentis pas plus capable de descendre que de monter.

«Je sentais par tout moi un froid, comme cela ne m'est encore jamais arrivé. Je vis passer votre chère figure, mon amour, et il me semble que je vous prononçai: adieu! Après, je n'eus plus qu'une idée: arriver jusqu'à la brouette du cantonnier qui était à une dizaine de pas. Là, je tombai comme un malheureux paquet.

«Je ne perdis pas connaissance; ce n'était qu'une grande faiblesse; j'étais simplement anéantie; je ne pouvais ni faire un geste, ni dire un mot. Je vis ma pauvre maman qui se démenait, appelait au secours, levait des bras désespérés. Des gens sortirent d'une ferme qui n'était pas très éloignée et j'entendis ouvrir et refermer la grille du parc, derrière moi, par quelqu'un qui accourut: c'était Monsieur A. Il est toujours muni de tout. Il avait je ne sais quel sel qu'il me fit respirer. C'était un fait exprès que je fusse secourue par lui quand je me sentais mourir par vous, mon cher amour. Il m'installa dans le fond de la brouette et, prenant les deux bras, il me voitura doucement à la maison, de son air tranquille, jamais étonné. Je ne fis pas d'opposition; je n'éprouvais même aucune rage de cette aventure: j'étais inerte tout à fait. Papa fumait son cigare sur la terrasse; il aperçut notre équipage et, croyant que c'était un jeu, se mit à rire bruyamment.