De la terrasse de sa maison, le voyageur ne voit au loin qu’une campagne découverte, des marais à perte de vue et à l’ouest une branche du fleuve.
Le marché de Jenné est assez bien approvisionné de marchandises d’Europe, la plupart de fabrication anglaise ; verroterie, faux ambre, faux corail, soufre en bâton, poudre, pierres à feu, fusils, quincaillerie, écarlate, toile de coton, etc. Des bouchers y étalent la viande fraîche ou fumée. Les marchands vont aussi criant par les rues les noix de colats, le miel, le beurre végétal et animal, le lait, le sel, le bois à brûler apporté par les femmes de quatre et cinq lieues. Le chaume de mil se vend de même en détail pour la cuisine. Les principaux commerçants sont les Arabes qui, au nombre de trente ou quarante, occupent les plus belles maisons de la ville, et font tenir leurs boutiques par leurs esclaves. Assis sur une natte, devant leur porte, à côté des planches de sel qu’ils étalent, ils accaparent sans peine par leurs correspondants tous les articles recherchés, laissant aux Foulahs maîtres du pays et aux Mandingues le commerce des choses communes. Entre les choses qui se vendent au marché de Jenné, il faut compter les hommes, les femmes, les enfants. « Je les ai vus, dit M. Caillié, promener tout nus dans les rues ; on les criait à 25, 30 ou 40 mille cauris, suivant leur âge. » Du reste, le voyageur paraît avoir reconnu que les noirs esclaves sont beaucoup mieux traités par les noirs, les Foulahs ou les Arabes qu’ils ne le sont par les blancs dans nos colonies d’Amérique. « De Jenné à Tombouctou, dit-il, la plupart des esclaves sont des domestiques de confiance qui, en l’absence de leur maître, gardent la maison ou bien emballent les marchandises et les portent aux embarcations. »
M. Caillié est surtout frappé du mouvement commercial et industriel qui règne dans la ville, mouvement auquel il n’est plus habitué depuis longtemps. Le rigide Foulah, Ségo-Ahmadou, dont Jenné était la capitale, importuné par ce mouvement même, qu’il se soucie assez peu d’arrêter par ses guerres perpétuelles contre les infidèles d’alentour, jugeant que tout ce bruit détournait les vrais croyants de leurs devoirs, s’est fondé une autre ville à la droite du fleuve : cette ville où tous les enfants vont apprendre le Coran par cœur dans des écoles gratuites, s’appelle El-Lamdou-Lillahi (à la gloire de Dieu). Ce prince et le chef de Jenné n’imposent aucun droit, aucune contribution, mais reçoivent parfois des cadeaux.
Les infidèles (tributaires de Ségo-Ahmadou) sont obligés de faire la prière pour entrer à Jenné.
Hommes, femmes, enfants sont tous proprement vêtus[24]. Les femmes ont toutes l’entre-deux du nez percé. Les unes y portent un anneau d’or ou d’argent, les autres un morceau de soie rose. Elles portent au poignet des bracelets en argent, de forme ronde ; et à la cheville un cercle plat, de fer argenté, large de quatre doigts.
[24] Le voyageur vit avec plaisir que, dans ce pays, on pouvait porter un mouchoir de poche sans être ridicule ; sur toute la route qu’il venait de parcourir il eût été dangereux de se moucher autrement qu’avec les doigts.
Le voyageur s’était décidé à laisser son parapluie au Chérif, qui devait lui procurer une embarcation pour Tombouctou. Ce parapluie avait fait pour le moins autant d’effet à Jenné que dans les moindres villages musulmans ou infidèles ; le Chérif parut fort content du cadeau, et, les trois nuits suivantes, régala son hôte de dattes, de melons d’eau, de pain frais ; le jour du départ, il lui annonça qu’il avait payé 300 cauris au propriétaire du bateau pour qu’il fût défrayé de sa nourriture pendant toute la route ; lui donna quatre bougies de cire jaune, fit emballer et porter à bord son ballot d’étoffe, et lui prépara une pâte de farine de mil et de miel, à mettre, en chemin, dans son eau. Un jeune Arabe, en retour d’une paire de ciseaux, joignit à ces provisions du pain de froment séché au four.
NAVIGATION SUR LE NIGER.
Le 23 mars, à neuf heures du matin — après un séjour de treize jours, Abdallahi, reconduit par ce jeune Arabe, par le Chérif et par son second hôte, dont il avait conservé les bonnes grâces au moyen d’une aune de très-jolie indienne, du reste spécialement adressé et recommandé par une lettre du Chérif à son correspondant de Tombouctou, part, aux cris de Samalécoum (la paix soit avec vous), sur un petit bateau chargé de marchandises sèches et d’une vingtaine d’esclaves à vendre[25], qu’un bateau plus grand attend sur le fleuve.
[25] Hommes, femmes, enfants : les plus grands étaient aux fers.