On sait que les dunes, dont la réunion constitue un erg, ne peuvent se former que dans des conditions bien déterminées : il faut d’abord du sable suffisamment fin qui, dans le Sahara tout au moins, semble toujours provenir des alluvions de fleuves aujourd’hui desséchés ; il faut de plus une sécheresse assez grande pour que les alluvions, devenues impropres à toute végétation, ne soient retenues par aucune racine. Le vent intervient alors ; il entraîne au loin, en les soulevant parfois à une grande hauteur, les fines poussières argileuses qui sont l’origine des brumes si fréquentes au Sahara méridional et au Soudan ; il laisse en place les cailloux et les graviers qui donnent naissance aux regs, si caractéristiques du désert, enfin il traîne le long du sol, sans le soulever de plus de quelques mètres, le sable, l’accumulant le long des obstacles où s’édifient des dunes ; ces dunes sont fixes dans leur position, si l’obstacle qui leur a donné naissance est fixe lui-même, ce qui semble être le cas le plus fréquent pour les dunes continentales un peu hautes, qui ne sont le plus souvent que des collines ou des plateaux ensablés[173]. Mais si la dune est fixe, les matériaux qui la constituent, au moins à la surface, sont remaniés et renouvelés à chaque coup de vent : la forme est toujours rajeunie et les arêtes, les sifs, conservent toujours une grande netteté [cf. t. I, Pl. [III] et [X]].
On connaît aussi le profil habituel d’une dune : du côté du vent, une pente assez douce, sous le vent, une paroi presque verticale de quelques mètres, au pied de laquelle commence un talus de sable éboulé, incliné d’environ 45°. En plan, la forme théorique, en croissant (Barkane) semble très rare au Sahara, comme partout : jusqu’à présent, je ne l’ai vue bien développée que dans la région du cap Blanc où des barkanes typiques assez nombreuses atteignent une hauteur de 10 mètres, et sur des dunes insignifiantes, hautes de quelques centimètres, dans la vallée de l’oued Botha. Lorsque cette forme manque, la dissymétrie de la dune reste cependant toujours reconnaissable ; il n’y a d’ailleurs pas lieu d’insister sur des notions aussi classiques [Sokolow, Die Dünen, Berlin, 1894].
On sait moins comment les dunes se modifient, lorsque disparaissent, ou s’atténuent, les conditions qui leur ont donné naissance.
Les vraies dunes, les dunes vivantes, ont une surface et pour ainsi dire un épiderme parfaitement glabre et prodigieusement délicat. Les moindres caprices du vent s’y inscrivent au moyen de rides légères, et le passage des plus petits insectes, en menus caractères cunéiformes, couvrant le sable de jolies arabesques ; la fuite d’une gazelle détermine des éboulements sérieux et à la place d’une empreinte fine et délicate, chaque pas laisse une trace énorme, un entonnoir d’une dizaine de centimètres ; le passage d’un homme ou d’un méhari détermine de véritables effondrements qui rendent la marche dans l’erg singulièrement pénible. Surtout la crête, presque tranchante, qui forme le sommet de la dune est en équilibre particulièrement instable : lorsque par hasard, une caravane est obligée de la franchir, il suffit de quelques hommes pour l’abattre : quelques coups de pieds la font écrouler et permettent d’établir, sans gros effort, une piste accessible aux chameaux.
Cette crête ne peut évidemment subsister qu’à condition de se régénérer constamment.
Lorsque, dans une région de dunes, un climat humide, même légèrement, envahit le désert, la pluie a plusieurs effets : agissant par érosion, elle tend à étaler le sable et à substituer au profil typique de la dune vivante ([fig. 70]) un profil plus flou et des formes plus adoucies. Si ce mécanisme était seul en jeu, les dunes disparaîtraient rapidement sans laisser aucune trace ; mais à côté de son œuvre de destruction, la pluie provoque deux sortes de phénomènes qui ont, l’un et l’autre, pour effet de consolider le sable : à chaque averse, l’eau de pluie, plus au moins chargée d’acide carbonique, dissout dans le sol le carbonate de chaux et d’une manière générale tous les sels solubles ; dès que le soleil se montre à nouveau, la surface tend à se dessécher ; de l’eau, chargée de sel, vient, par capillarité, remplacer sans cesse l’eau évaporée et abandonne à son tour le calcaire qu’elle tenait en dissolution, donnant ainsi naissance à un grès plus ou moins bien cimenté. Ce mode de fixation est bien connu en Europe : dans la Méditerranée orientale notamment, on exploite souvent un grès tendre, assez facile à travailler, le « poros », qui provient de dunes consolidées.
Pobéguin[174] a montré récemment, sur le littoral du Maroc, des exemples fort nets de cette fixation des dunes. Une observation précise, faite dans la cour du caïd Si Aissa ben Omar, montre que ce phénomène peut se produire rapidement : des silos, creusés depuis moins de dix ans, sont partiellement tapissés d’une croûte calcaire et portent quelques stalactites. Bien que, dans cet exemple, il ne soit pas question de dunes, les conclusions que l’on en peut tirer sont évidemment applicables à la vitesse de lapidification du sable.
Au Sahara, le calcaire est rare, mais dans certains cas tout au moins le fer peut le remplacer : beaucoup de grès ferrugineux superficiels (latérite), analogues à ceux que l’on connaît dans quelques dunes des côtes d’Europe, n’ont pas d’autre origine (cf. [chap. VIII, II]). Sur les bords du Niger, les preuves de ce fait abondent ; parfois même, comme entre Gao et le Tondibi, les concrétions ferrugineuses sont intercalées en plein sable.
Ces concrétions sont quelquefois le seul témoin qui reste d’une dune disparue : on peut les trouver sur n’importe quelle roche, argile ou granite même, qui n’ont pu leur donner naissance ; souvent la position où on les trouve exclut toute possibilité de transport par l’eau : Gautier a noté, dans le sud de l’Adr’ar’, un lambeau de ces grès latéritiques, niché au pied et à l’abri d’une protubérance rocheuse sur les flancs de laquelle ils remontaient, dans une position qui eût admirablement convenu à une petite dune dont ils étaient sans doute le résidu, position qui rend inadmissible leur genèse par l’eau courante.
Même lorsque les éléments minéraux, nécessaires à la formation du ciment d’un grès, font défaut, la pluie fixe la dune en favorisant le développement de la végétation ; les beaux travaux qui, depuis Brémontier, ont permis d’arrêter les ravages des dunes sur les côtes d’Europe, permettent de ne pas insister sur l’efficacité de ce mode de fixage.