Les haratins sont moins d’un millier ; il faudrait y joindre les nègres et les négresses qui vivent avec les nomades et qui sont probablement plus nombreux que leurs maîtres ; pour ces serviteurs, les chiffres font totalement défaut. Malgré cette incertitude, il est douteux que la population totale de l’Ahaggar et de ses annexes dépasse 5 ou 6000 habitants pour une superficie grande comme le quart de la France.
Un fait assez surprenant est que les Touaregs sont peu nomades de tempérament ; pendant son voyage de l’Adr’ar’ à Gao, Gautier avait été frappé par leurs instincts casaniers. Tout confirme cette impression qui n’est paradoxale qu’à première vue.
Chez eux la transhumance n’existe pas ; ils ne font pas de voyages réguliers, fixés par les saisons, comme les pâtres d’Espagne ou du midi de la France ; leurs terrains de parcours sont limités à quelques vallées, d’où ils ne s’éloignent habituellement pas ; dans la majeure partie de l’Ahaggar, les coups de main sont peu à craindre et les troupeaux paissent sans gardiens ; le maître fait de temps à autre une tournée pour savoir où sont ses bêtes ; il est d’ailleurs renseigné sur elles par tous les passants.
Aussi beaucoup de Touaregs ne connaissent-ils que les quelques vallées qu’ils parcourent habituellement ; sur le reste du pays ils ne savent que ce qu’ils ont appris par ouï dire. Pour une expédition un peu lointaine, il est difficile de trouver un guide, sauf pour quelques pistes que suivent habituellement les rezzou.
En somme, chez les Touaregs, la stabilité est la règle ; elle seule convient à leur caractère ; tous aiment se réunir ; il y a chez eux des nécessités en quelque sorte mondaines ; les soirées musicales, l’ahal, sont journalières et sont toujours fréquentées. Ce besoin de relation de voisinage est difficilement compatible avec une vie errante.
Aussi n’est-ce que contraints et forcés que les Kel Ahaggar, comme les Kel Ahnet, se décident à se déplacer ; la cause la plus habituelle de ces migrations est la sécheresse ; quand, pendant plusieurs années, la pluie a manqué au Sahara, les pâturages habituels disparaissent et tout le monde se déplace en bloc. On est parfois obligé d’aller fort loin chercher des régions plus favorisées.
A la suite d’une longue période sans pluie et des ravages des sauterelles (1906), tous les habitants de l’Ahnet ont dû se réfugier dans l’Adr’ar’ ; plus récemment (1908), toutes les tribus de l’Ahaggar ont été forcées, pour le même motif, d’abandonner leurs montagnes et d’aller installer leur troupeau entre l’Aïr et l’Adr’ar’.
L’Adr’ar’ des Ifor’as.
A peine connu il y a quelques années, l’Adr’ar’ des Ifor’as[37] est maintenant une des parties les mieux étudiées du Sahara.
Il y a à cela d’excellentes raisons. L’Adr’ar’ est, sur la route d’In Salah à Gao, c’est-à-dire de l’Algérie au Niger, la seule région où l’on soit certain de rencontrer, en toute saison, des pâturages suffisants. En cas de sécheresses prolongées, les Touaregs de l’Ahaggar et de l’Ahnet viennent s’y réfugier avec leurs troupeaux. Les mêmes causes géographiques ont obligé à plusieurs reprises les méharistes du Tidikelt, au cours de leurs longues randonnées sahariennes, à y séjourner pour refaire leurs animaux. Cette nécessité leur a permis de faire œuvre politique utile, puisqu’ils ont toujours trouvé dans l’Adr’ar’ des tentes dépendant des tribus soumises à leur commandement ; elle leur a permis aussi d’y rencontrer, à plusieurs reprises, les troupes du Soudan de qui relève l’Adr’ar’, et qui, elles aussi, y nomadisent volontiers. Ces jonctions fréquentes, qui montrent à tous l’accord complet d’Alger et de Dakar, sont du meilleur effet sur l’esprit des nomades.