Pêle-mêle s’y entassent des livres, des tricots, du linge et des cravates bien inutilement anglaises pour cette solitude choisie. Je me baisse, plonge les mains au milieu de tout ce désordre et me rappelle qu’hier encore on riait de me voir si maladroit.

On ?

Qui au fait ?

Certes ils n’étaient pas en grand nombre ceux qui me donnaient l’impression que la scène n’était pas tout à fait vide où chaque jour s’essayait à de nouvelles tragi-comédies. Maintenant, il s’agit non de s’acharner encore à quelque essai mais d’oublier les syllabes d’un prénom, une bouche.

Or quand j’opte pour l’énergie, même si c’est contre moi, même si je suis seul en cause, afin de ne point trahir ma volonté de force, il me faut d’abord affirmer à voix tonitruante. Résolu à couvrir les accents trop connus et à me refuser à l’étreinte d’une mémoire pour laquelle je n’ai déjà montré que trop de complaisance, je rugis : Assez… Assez… Assez.

Moralité : la femme de chambre de l’étage frappe à ma porte. Ces cris ont dû lui donner un espoir de fait divers. « Monsieur a sonné ? » Je me venge, et comme si l’importune n’était qu’une simple bonne à tout faire je l’appelle Marie : « Non, Marie, je n’ai pas sonné, je n’ai besoin de rien, Marie. Ne vous dérangez pas si je parle un peu fort. Je n’ai ni la fièvre chaude ni le délire. Je récite mes rôles, Marie. Pensez que je suis un acteur. Aimez-vous le théâtre, Marie ? Je vous donnerai des billets, Marie. »

De l’autre côté de la porte, elle grogne de déception. Dame, comment, à moi tout seul, aurais-je pu lui offrir un crime passionnel. Pauvre Marie. Allons, ce sera pour une autre fois.

Délivré de cette sotte j’égrène encore quelques assez, puis en silence (le voilà, Marie, notre cher crime passionnel) je déchire une photo et comme si je pouvais en cachant les débris me dérober au souvenir, sous les brochures, les gilets, j’enfouis des étoiles inégales de carton.

Demain j’ouvrirai la valise pour prendre un roman, un sweater, mais je ne recollerai pas les morceaux du passé, d’hier, de cet hier dont l’ombre s’appellera peut-être demain, mais dont il ne faut pas que la hantise écrase aujourd’hui.

Aujourd’hui, bien vide, bien blanc, bien seul.