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MARIAGE ROUGE
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Ils étaient comme d'une autre race, si dissemblables, si peu créés, on l'aurait dit, pour quelque heurt passionnel, fatal, où le cœur se donne tout entier, s'offre éperdûment aux sacrifices d'amour, que nul ne se serait jamais imaginé qu'ils auraient même la vague et passagère tentation d'un flirt...
La comtesse Sacha Borodine, exsangue, émaciée, comme pétrie de neige, avait ce charme des condamnées à mourir qui ont déjà dans la langueur maladive de leurs poses, dans la suprême dolence de leur voix, dans leur regard visionnaire, dans leur teint lilial comme quelque chose de surnaturel, de chimérique. En sa face lunaire, étrange, les yeux seuls luisaient, agrandis, cerclés d'un halo mauve, dardant sous de longs cils bouclés une flamme bleuâtre d'alcool, les yeux et la bouche voluptueuse, d'un arc adorable, qu'avivaient des retouches de carmin lourdes, exagérées, comme faites par des doigts de barbare. Et le corps sans cesse flottant dans de longues robes souples et fines paraissait presque impalpable, s'amincissait en fuseau de vierge, faisait songer aux beaux anges fabuleux qui mettent sur l'outremer et l'or des vieux vitraux l'éploiement de leurs ailes de cygne, le mystère d'un sexe inconnu. Le petit prince de Lübeck, disait d'elle: «Quand je valse avec Sacha, j'ai toujours peur de la perdre en route!»
Elle mangeait à peine, se soutenait avec des jus de viande à demi crue, des friandises pimentées, des fruits exotiques d'une saveur bizarre, et buvait comme un homme du Champagne brut et de l'eau-de-vie à pleins verres. Et, bien que la comtesse eut, comme la plupart des Slaves, le don de plaire, on ne se liait avec elle qu'à demi, comme avec l'arrière-pensée de la mort prochaine, la crainte égoïste d'avoir à la regretter, à la pleurer...
Monsieur de Graveuse, au contraire, réalisait au physique le type parfait de ce que l'on appelle en Angleterre un «athletic gentleman». Il avait des épaules de portefaix que n'épeurent pas les plus lourds fardeaux, la taille d'un cent-gardes et eût assommé un bœuf d'un coup de poing. Et, il atténuait cette apparence de mâle violent et rude par une de ces têtes qui attirent les femmes comme un miroir à alouettes, par des prunelles d'une nuance changeante, tantôt verte, tantôt bleue, qui se troublaient de désir, se décomposaient, avaient quelque chose d'égaré, de farouche, quand les frôlait, les attaquait, les défiait, les interrogeait un regard de coquette, de vicieuse ou de désœuvrée et aussi par des mains d'une surprenante délicatesse, effilées, expertes, douces, comme faites pour peigner des cheveux d'infante, pour dompter les querelleuses pudeurs de celles qui résistent jusqu'au bout et déshabiller une maîtresse sans qu'elle puisse se rebeller contre quelque maladresse. Insoucieusement, avec cette foi aveugle qu'ont certains hommes dans leur chance, il mangeait les restes d'une fortune qui avait été belle, décidé, le jour où il serait tout à fait à la côte à imiter les nombreux camarades partis en chasse de l'autre côté de l'eau, à se transformer en cowboy ou en chercheur de placers...