Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.
Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.
Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser, d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le repousser.
Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les hautes herbes parfumées.
Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon, était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses désenchantées, son apparente inertie.
Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.
Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui arrachèrent le bandeau des yeux.
Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de Sganarelle.
Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne, joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa femme.
Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve. L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour ne pas jeter sa victime par la fenêtre.