—Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour deux, pas vrai?
Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois, haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui montrent les crocs, prêts à mordre.
La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous demanda:
—Qu'est-ce qu'il faut vous servir?
—Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit le cocher en roulant une cigarette.
Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se livraient pour elle, attendant sans trêve,—désirant celui qui était le plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse, pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui s'oublient.
Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler—avec quelle obsession despotique—ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie, sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...
...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles, vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.
Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de douleur.
Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant, s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.