...Ce Tom Clibbooth, bien qu'il fût taillé comme un Hercule de foire, qu'il sût baragouiner une douzaine de langues, qu'il n'eût jamais reculé devant une aventure à tenter, un danger à courir, un bon coup à faire, n'était arrivé qu'à crever la faim plus souvent qu'à son tour, à n'être qu'un pauvre hère toujours en quête d'aumônes et d'expédients, toujours errant de ville en ville, à l'affût des bonnes âmes et d'un gîte facile.
Cinquante fois il avait cru toucher au but, agripper la fortune volage de ses mains avides et il était retombé au troisième dessous, découragé, meurtri, à bout de forces.
On aurait dit que la destinée s'acharnait contre lui. Il faillit être lynché en Californie à la place du vrai coupable. Il perdit en un naufrage la cargaison qu'il avait amassée au Pérou en cinq années de labour et de fièvre. Il se maria avec une adorable petite miss blonde aux yeux d'archange qui, en pleine lune de miel, trouva drôle de partir dans une troupe ambulante de minstrels. Il tint un bar qui brûla dans l'incendie de Chicago. Il acheta un cirque, et en une semaine tous ses chevaux et ses éléphants moururent emportés par une maladie inconnue, qui permit aux vétérinaires de rédiger d'incohérents mémoires. Il devint croupier dans un tripot et des gentlemen en gaieté l'assommèrent au milieu d'une dispute.
A la fin, ayant tâté de tous les métiers, vainement cherché à gagner la partie, à vaincre cette persistante déveine, las de traîner sans trêve le boulet de la vie, il ne songea plus qu'à faire le grand voyage.
Il envisageait la mort avec un dilettantisme raffiné, un sang-froid absolu, comme un spectacle où il importe de s'amuser et de rire jusqu'à la tombée du rideau. Il en combinait dans son cerveau les apprêts, les détails, les sensations. Il s'y accoutumait. Il rêvait qu'elle fût la revanche des misères jusque-là endurées, de l'existence lamentable qui avait été son lot dans ce monde, qu'on en parlât dans tous les journaux de New-York à San-Francisco comme d'un événement sensationnel.
Et, hanté par cette idée fixe, il suivit les funérailles des millionnaires, en nota les moindres détails dans sa mémoire, interrogea les employés des pompes funèbres, feuilleta les livres d'histoire où l'on raconte les apothéoses posthumes des empereurs et des rois.
Oh! s'en aller dormir au fond de la terre, plus hospitalière aux morts qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres diables!
Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque jour et couchait si rarement dans un lit?
Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en grosses lettres, se détachait le speech suivant:
M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des mœurs dans les Etats de l'Union.