Ce fut entre eux une de ces liaisons que l'on envie, qui semblent trop heureuses, trop passionnées pour pouvoir durer. Ils s'adorèrent pendant quatre mois tout juste, ne pensant à rien, ne s'entravant d'aucun souci, vivant comme s'ils avaient eu cent mille livres de rente. Et comme elles sont toutes les petites filles de Manon, la trop jolie perdit un soir son amant en chemin, ainsi que le petit Poucet.

D'autres que ce toqué de Réalmont eussent, selon le conseil du poète latin, noté d'une pierre blanche cette date où il recouvrait enfin sa liberté, béni le destin, se fussent en hâte consolé sur l'oreiller amoureux d'une nouvelle maîtresse. Lui, en devint presque fou, se désespéra, ne voulut ni suivre les conseils de ses plus anciens amis, ni se laisser assagir, ni s'apaiser. Il traîne cet incurable chagrin, cette perpétuelle nostalgie, le long de l'existence. Son cœur est devenu comme une éponge à larmes.

Et c'est pour cela qu'il fréquente, avec une maladive assiduité, les églises tendues de draperies noires, qu'il s'agenouille aux messes de deuil, qu'il suit jusqu'en les cimetières les plus lointains les corbillards. Son âme blessée se fond, sa poitrine pleine de sanglots se dégonfle, ses nerfs se détendent au milieu de la tristesse qu'épand autour d'elle la mort, des graves psalmodies d'adieu, des dernières oraisons, du chant douloureux des orgues. Là seulement il peut sans qu'on l'épie, sans qu'on le trouble, sans que l'on rie de sa faiblesse, s'abandonner à sa souffrance, à sa désolation, se rappeler le passé, l'amour qui n'est plus, s'imaginer qu'on en célèbre les solennelles funérailles et se lamenter, pleurer jusqu'à ce que ses yeux n'en puissent plus, soient vides de larmes. Et l'on suppose à le voir prostré, abîmé en de telles afflictions qu'il est un des plus proches parents, un des plus anciens, des meilleurs amis du défunt, l'on a de navrantes exclamations, de longs regards moroses et pitoyables devant ce morne spectacle, l'on voudrait lui serrer les doigts d'une vigoureuse et cordiale étreinte, lui dire quelque phrase consolatrice. Mais il s'échappe avant la fin de l'office, se place derrière un pilier, regarde avec des yeux fixes les croquemorts qui ballottent et emportent le cercueil, se glisse dans le cortège, s'en va d'un pas inerte de somnambule derrière la famille, respire ces odeurs qui émanent à chaque cahot des couronnes, des bouquets entassés sur le sinistre coche du dernier voyage.

Et comme tout se sait, comme on s'est aperçu de cette habitude étrange, comme nul n'en a approfondi le secret amer et que chacun croit à quelque macabre turlutaine de détraqué, à un besoin de faire parler de soi, de se distinguer du commun, de pratiques amis qu'effraient les promenades obligatoires au Père-Lachaise, à Montmartre, ou à Montparnasse, ont chargé Réalmont de leurs commissions funéraires, lui donnent des instructions pour leur marbrier, le prient de visiter les tombes de leurs parents, d'y déposer des fleurs, d'en vérifier le bon état.

N'avais-je pas raison de vous dire, en commençant, que notre camarade était plus à plaindre qu'à blaguer?

TABLE

[Mariage rouge][3]
[Le Dernier pas][15]
[Le Rouquin][29]
[L'Hermaphrodite][41]
[Le Singe][55]
[La Vraie et l'Autre][69]
[Celle qu'on n'achète pas][81]
[Le Mauvais Mirage][93]
[Le Frisson nouveau][103]
[A l'Ombre][117]
[Parvenu][131]
[La Fille aux Rouliers][143]
[La Dernière Pensée de Tom Clibbooth][157]
[L'Hôtel à tout faire][169]
[A Perpète][183]
[Le Miracle des Cerisiers][197]
[La Millionnaire][209]
[Rupture][221]
[La Date rouge][233]
[La Dame aux Garçonnières][245]
[Les Batteuses d'hommes][259]
[La Donneuse de patience][273]
[Le Voleur][287]
[Le Pleureur][303]

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.—PICHAT et PEPIN.