Quoiqu'il lui en coûtât de bouleverser son trantran accoutumé, de déambuler, droit devant soi, par la ville, l'inactif entreprit bientôt le traitement salutaire, se transforma progressivement en champion de « footing ».
Pour s'entraîner, pour oublier l'ennui et la fatigue qui le déprimaient, pour ajouter un vague agrément à ces exercices forcés, pour avoir un but et se sentir attiré par quelque espoir d'intermède et de surprise, il s'attachait aux pas de telle ou telle dont la silhouette gracile, l'allure élégante et décidée, le profil mutin l'avaient intéressé.
Certaines se dérobaient au premier tournant. D'autres, malicieuses, l'essoufflaient, l'égaraient dans des faubourgs ignorés, le conduisaient, étonné, vers des squares lointains, à la Chapelle ou à Montsouris. De prudes s'irritaient de son audace et de sa ténacité, s'évertuaient à le décourager et à l'humilier, lui jetaient deux sous comme à un mendiant famélique qui vous obsède, l'injuriaient, le menaçaient, jouaient la scène dans la rue d'un ton si agressif qu'afin de ne pas être pris pour un satyre et houspillé par la foule il se hâtait de battre en retraite. De délurées, au contraire, ralentissaient le pas à propos, favorables à la rencontre, cambrant leur taille souple, ne comprenant pas pourquoi le suiveur se montrait aussi timide et aussi indécis, tardait aussi longtemps à leur chuchoter quelque déclaration suggestive. D'ingénues rougissaient, perdaient la tête, faisaient penser à des colombes sur lesquelles plane un oiseau de proie et qui cherchent en vain un asile. D'impertinentes haussaient les épaules, l'apostrophaient à mi-voix, le narguaient. De pratiques l'entraînaient à dessein dans les grands magasins, feignaient de rêver devant les vitrines éblouissantes des joailliers.
Et neuf fois sur dix il ne tentait pas de terminer la partie, de cueillir ce fruit d'occasion, s'en revenait tranquillement chez soi se peser, constater que le traitement lui réussissait à merveille.
Cependant, un matin qu'il longeait l'avenue des Champs-Élysées, notre philosophe aperçut une jeune femme qui promenait son chien.
Elle était grande et svelte, avec une de ces nuques rondes veloutées et dorées dont rien ne surpasse la douceur et le charme. Le drap souple qui gantait son corps avait des nuances délicates d'héliotrope et de violette de Parme. Le nez au vent, les yeux voilés par de longs cils de soie, insoucieuse, elle aspirait par tous les pores la divine lumière du printemps, l'odeur tendre des marronniers en fleurs et des pelouses reverdies. Dans les arbres, les moineaux pépiaient, les ramiers roucoulaient. A leur exemple, en gaieté, elle sifflait, elle rappelait dans ses jupes le loulou indocile qui courait de droite et de gauche, et elle lui disait de ces choses que comprennent seules les bêtes familières et aimées.
Hubert n'hésita pas une seconde à la suivre.
Elle ne remarqua pas d'abord que son ombre se doublait d'une ombre inquiétante et importune. Le chien qui surveillait le jeu et qui grognait la mit sur ses gardes. Agacée, furieuse contre l'intrus qui se permettait de troubler son plaisir, elle traversa la place de l'Étoile à fond de train, au risque d'être écrasée par le flot de voitures, de tramways et d'automobiles qui l'encombrait, se réfugia cinq minutes chez un fleuriste de la rue de Presbourg, puis s'élança dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, piéta à en perdre le souffle, de même qu'une perdrix au milieu des vignes.
Le fâcheux maintenant devait, de guerre lasse, avoir rebroussé chemin, jeté son dévolu sur quelque autre passante.