« Croyez-vous qu'il s'est assez abreuvé, le croque-mort?… Onze cocktails sans entr'acte… S'il a une femme ou une bonne amie, elle doit plutôt chômer! »
Ce furent des rires.
Jacques Morlaix les arrêta d'un geste pitoyable.
« Je vous assure, fit-il, que ce malheureux mérite des circonstances atténuantes, et, si vous aviez souffert ce qu'il souffre encore, vous en seriez probablement ou à l'alcool comme lui, ou à la morphine comme Boris Voronéje, Loudéac et tant d'autres victimes d'amour… Lord Breadley possède en Australie je ne sais combien de mines et de plantations dont les revenus grossissent, chaque année, une fortune déjà fabuleuse… Et vous imagineriez-vous à le voir qu'il est aussi sentimental, aussi romanesque qu'une jeune miss… Le rêve de découvrir un cœur tendre qui comprendrait les anxiétés jalouses de son cœur, qui lui appartiendrait ingénument, éperdument, sans qu'aucune arrière-pensée de lucre ou de proie trouble la quiétude, la joie de la possession, la chimère d'être aimé comme un soldat audacieux ou un pauvre étudiant, n'ont jamais cessé de le poursuivre, de le tourmenter… Il a passé de mains en mains, il a eu des tas de maîtresses, il s'est marié, démarié, remarié, et comme en une montée de calvaire a laissé quelques parcelles de son âme, quelques débris de ses illusions à chaque halte, à chaque pas… Toutes, qu'il les eût ramassées sur le trottoir, dans les coulisses de théâtre, à la sortie des ateliers ou dans le monde, le dupaient, le décevaient… Toutes, il le devinait bientôt avec son instinct aiguisé du mensonge, subissaient, passives ou sourdement révoltées, la force ou l'hypnose de l'argent, lui jouaient la comédie de l'amour, le haïssaient, ne voulaient voir en lui que le maître et le millionnaire… Alors, à bout de forces, ne souhaitant plus que de s'anéantir, que de trouver l'oubli au fond des verres, il s'est mis, lui qui était sobre, à boire, à se saouler comme un charretier, il sombre peu à peu dans la folie… Cet hercule qui le suit partout, qui est comme son ombre, qui le défend et l'emporte dans ses bras, si l'occasion s'en présente, est un ancien agent de la sûreté… Lord Breadley l'a pris à ses gages parce qu'une nuit, près des Halles, dans une rue douteuse, le policier le sauva… L'imprudent, qui rôdait au hasard de bouge en bouge, s'était rué sur un souteneur qui battait une fille en larmes, l'avait d'une poussée violente jeté contre la cloison, et celui-ci, furieux, excité par d'autres voyous, avait tiré le couteau, allait éventrer l'inconnu qu'il prenait pour un rival, lorsque l'agent était accouru avec des camarades de sa trempe, avait mis la bande en déroute… La gigolette pour laquelle, impulsif autant que généreux, notre neurasthénique avait joué au paladin et risqué sa peau était presque une gamine… Quelque apprentie sans défense qui s'est laissé enjôler par le premier qui lui promettait du plaisir et, asservie, apeurée, a bientôt déserté le logis familial, roulé dans la boue… Une fleur délicate et frêle comme il en éclôt par hasard au milieu des chardons et des orties sur les talus des fortifs… Des cheveux fauves qui fulguraient de même qu'une gerbe de flamme, des prunelles d'eau limpide qui charrie des parcelles d'or, un petit nez à la parigote, une bouche d'enfant, des lignes de statuette à peine ébauchée… Lord Breadley crut à un avertissement du ciel… Il recueillit cette épave… Il l'emporta ainsi qu'un trésor précieux… Il l'entoura de luxe et de bonheur… Il s'ingénia à la purifier, à la conquérir, à mériter qu'elle l'adorât, à lui faire un cœur… Il pensa qu'elle le dédommagerait au centuple de tout ce qu'il avait enduré, de tout ce qu'il avait souffert… Il eut le mirage du paradis… Il cessa complètement de boire, redevint jeune, confiant, allègre… Mais on n'échappe pas à son destin… Trois mois après cet essai de rédemption, la rouquine réussit à avertir ses « poteaux » et l'apache qui l'avait marquée à son empreinte, les aida de son mieux à cambrioler l'hôtel de « l'Engliche » et, suprême dérision, en guise de P. P. C., avant de disparaître sans retour, dessina avec le diamant de sa bague sur l'une des glaces une grosse poire… Depuis lors, le malheureux se grise de plus en plus… »
Le banjo stridait, ironique, comme un rire de vieille fée méchante.
Nous sortîmes du bar.
En Scène
Pour Pierre Frondaie.
« Détrompez-vous, reprit Delphine Harvay, je n'ai renoncé brusquement au théâtre alors que la chance me souriait, que je commençais à devenir l'une des petites idoles éphémères dont s'amuse Paris, ni pour apaiser quelque cœur inquiet et passionné qui souffrait de ne me posséder qu'à demi, de n'avoir que les restes de ce public auquel on donne le meilleur de son âme, ni pour satisfaire quelque jaloux qui s'irritait d'être trop privé de moi, de se heurter à trop d'obstacles, qui redoutait l'artificiel et le mensonge… Je préférais cent fois à l'amour mon métier de comédienne… Je lui eusse tout sacrifié sans hésiter seulement une seconde… J'aurais écarté aussitôt de ma vie l'imprudent qui se fût permis de m'imposer ses conditions, de me faire la loi… Est-il en effet des sensations plus aiguës, plus délicieuses, plus troublantes que celles qu'on éprouve à la scène?… Est-il un vertige comparable à celui qui vous étreint, qui vous tend les nerfs, qui vous brûle de la nuque aux talons, dès que l'on sent sur soi ces milliers de regards avides et que l'on lance les premières phrases du dialogue?… Et cet émoi éperdu, cette divine griserie cependant qu'à une fin d'acte l'on tente le suprême effort, l'on s'emballe et que soudain les mots tombent et vibrent dans un grand silence d'église, les applaudissements éclatent en un bruit de tempête, les spectateurs hostiles ou indifférents se dégèlent, s'enfièvrent, pleurent, clament leur angoisse ; ces retours de victoire vers la loge fleurie d'azalées et de lilas comme un reposoir de Fête-Dieu ; ces baisers de joie, ce frisson d'orgueil dont vous secouent jusqu'au fond de l'être le compliment timide et charmant d'un inconnu, les félicitations brutales et ardentes d'un maître! »