«Il semblait que l'amour, depuis que je lui avais abandonné mon cœur, voulût nous favoriser: quelques jours aprês ce que je viens de vous raconter, ma mère sortit avec monsieur Apatéon: le dévot paraissait vouloir profiter de son absence, pour m'entretenir; il ne lui donna la main qu'à regret: ma sœur les accompagna. Valincourt qui ne s'occupait que de moi, saisit ce moment précieux. C'était le premier où il me revoyait depuis notre aventure et son triomphe. Il m'aprit qu'il avait joué son rôle, lorsque ma sœur avait paru, de manière à pouvoir en imposer à ma mère. Dans cet instant, nos regards se rencontrèrent: le desir brillait dans les yeux de Valincourt! les miens, sans que je m'en doutasse, leur répondaient: il me ravit un baiser: j'étais aimée: j'avais tout accordé: pouvais-je me fâcher? mon amant, attentif à ne pas me déplaire, observe ses progrês: il voit ma bouche humide encore, ébaucher un doux sourire: c'en fut assez... Il s'enivra dans mes bras de ces plaisirs délicieux qu'il dédaignait avec Bibi.
«Nous ne fumes pas moins heureux le lendemain: on me laissa seule encore: Valincourt revint: il se comporta comme la veille... Mes aimables amies, le lendemain... le surlendemain... une semaine entière... dont le souvenir me cause aujourd'hui des regrets déchirans, s'écoula dans les plaisirs les plus doux. Un jour (ce fut le premier de mes malheurs) j'attendais mon amant: ma mère et Bibi sont sorties: il ne vient pas. Un billet, qui me fut rendu par une main sure, m'aprend que nous ne pourrons nous entretenir. En sa place, je vois paraître monsieur Apatéon. J'avais du respect pour lui: je lui sus bon gré de se trouver là si à propos pour m'aider à suporter l'absence de mon amant. «Votre mère et votre sœur sont loin d'ici: c'est la huit ou dixième course que je leur cause, et la première dont j'ai voulu profiter, pour ne leur faire naître aucune défiance. Nous allons causer ensemble, et nous entretenir en liberté sur les moyens d'assurer votre mariage avec le jeune Valincourt. Je puis le hâter...» Insensée! je le remerciais! Il m'intérompit: «Tout dépend de vous, belle Adélaïde... si je pouvais compter sur votre reconnaissance...—Ah! comptez que jamais, intérompis-je vivement, je ne cesserai de respecter en vous un second père.»—Il me rendit compte de ce qu'il feignait d'avoir fait: je l'écoutais d'un air de satisfaction: son bras se passait autour de moi: je souriais à ses caresses comme une fille tendre à celles d'un père chéri. Que j'étais loin d'en concevoir de l'ombrage!... Le perfide, mes amies, osa profaner le titre sacré que je lui donnais, et fesant succéder la violence à l'adresse, il me rendit indigne de Valincourt...
«Et jugez quelle était mon innocence! dans ce premier moment, je ne sentais pas moi-même combien j'étais souillée! Je contai naïvement le lendemain à mon amant, comment monsieur Apatéon, profitant de l'absence de ma mère, avait excité ma confiance pour s'en prévaloir; comme il s'était démasqué; comment, indignée de son audace, et voulant recueillir mes forces pour m'y oposer, je m'étais trouvée la plus faible, et m'étais... évanouie. Valincourt m'écoutait, immobile, les yeux attachés à la terre. Des larmes inondèrent bientôt ses joues: deux fois je le vis, prêt à s'élancer dans mes bras, et reculer avec horreur. Enfin, sans prononcer un mot, il me quitte, et me laisse épouvantée des signes qu'il donne du plus affreux désespoir... Hélas le lendemain, je reçus de sa part ce funeste billet, qui m'éclaira trop tard:
Puisque l'infâme qui vous deshonore, et qui m'outrage, est le seul coupable, pourquoi m'avoir instruit, imprudente Adelaïde?... Le ciel nous punit d'un crime involontaire; il nous sépare: Je vais vous venger et périr. Vivez, chère et malheureuse amante, que trop d'innocence a rendue criminelle.
«Apatéon entra comme je lisais ce billet: il le voit, pâlit, sort, vole; et deux heures après, j'aprens que mon amant est mort...
«Je n'entreprendrai point de vous dépeindre quels furent mes transports de fureur et de désespoir: Je voulus mourir...
«J'étais encore dans cet état affreux, lorsque Apatéon eut l'impudence de me proposer d'entretenir avec moi un criminel commerce. Je lui répondis avec toute l'indignation qu'il méritait. Ce scélérat alors employa la menace; il jura de me perdre. Il n'a que trop bien tenu le serment.
«Lorsque je lui eus ôté toute espérance de me séduire, il n'eut pas de peine à faire entendre à ma mère, que deux filles diminueraient trop la fortune de son fils[ [32], et qu'il serait à propos d'en faire une religieuse. Il connaissait ma répugnance pour cet état malheureux; il ne doutait pas non plus que le choix ne tombât sur moi. En effet, ma mère aigrie par le malheur de Valincourt, et par ses craintes pour sa chère fille (qui pourtant étaient vaines) en parut plus cruelle à mon égard. Elle me signifia sur le champ, que je rentrerais au couvent dans huit jours pour y prendre l'habit. J'employai vainement les prières et les larmes. Elle fut inexorable[ [33]. La veille de mon entrée, Apatéon, le cruel auteur de tous mes maux, vint faire de nouvelles tentatives. «Vous allez vous rendre malheureuse, me disait-il... un mot et votre sort est changé... Je le puis, continua-t-il (voyant que je ne répondais rien). Venez règner sur mon cœur, et nager dans les plaisirs: J'ai la science (assez ordinaire) de les faire naître: l'art (plus difficile) de les varier; et le secret (bien rare) de prévenir le dégout.» Un silence dédaigneux fut ma réponse. Il ne se rebutait pas. Je lui dis alors avec fermeté, en lui lançant un regard accablant, que non seulement le couvent, mais la mort même m'inspiraient moins d'horreur, que l'insuportable pensée qu'il pouvait disposer de mon sort.
«J'entrai dans cette maison, mes jeunes amies; une année de noviciat et deux de profession s'y sont écoulées dans la douleur. Je ne trouvai plus, après m'être engagée, dans ce séjour qui me parut autrefois si paisible, que le pénible ennui de son existance, l'odieuse privation des plaisirs les plus innocens, une triste prison; la desunion parmi les malheureuses victimes qui la remplissent, les petites intrigues, l'esprit curieux, étroit, remuant, dédaigneux... Je ne suis pas injuste; je ne fais pas à mes compagnes un crime de leurs défauts; c'est le vice inséparable d'un état que réprouve la raison. O vous, qui jouissez encore du bien que j'ai perdu pour toujours, de votre liberté, filles aimables, voyez mes regrets, et qu'ils vous instruisent. Croyez-en ma fatale expérience; il serait trop tard, lorsque vous seriez instruites par la vôtre[ [34].
«Le ciel punit une mère injuste: j'avais à peine prononcé mes vœux, que la petite-vérole enleva Bibi. Ma mère avait fait tenter sur moi l'essai d'une pratique utile, et qui par cette raison même doit avoir des contradicteurs: l'effet répondit aux vues de l'habile praticien qui prit soin de moi: mais durant quelques jours l'on me crut en danger: c'en fut assez pour que ma mère ne voulût plus entendre parler de faire inoculer ma sœur. Cette tendresse pusillanime pour Bibi, lui fut fatale, la petite-vérole naturelle l'ayant surprise à l'improviste deux ans après[ [35]. Ma mère ne put survivre à cette idole de son cœur...