Lorsqu'elles furent rentrées: «Je vais t'aprendre ma chère poupone, continua Fanchette, ce qui vient de se passer entre Satinbourg et moi. Tu sais comme est ma bonne: cette femme estimable m'aime avec excês: elle ne tremble que pour moi, et ne songe pas seulement aux dangers auxquels elle s'expose en me servant: elle voulait me voir en sureté: je m'y crois ici: mais j'ai formé le dessein de me délivrer d'un seul coup de ses obligeantes persécutions, et de faire ta félicité. Lorsque je me suis aperçue que vous ne pouviez plus nous entendre, j'ai commencé mon entretien avec monsieur Satinbourg en ces termes: «Vous voulez que je sois heureuse, monsieur, je le sais; et je suis pénétrée de la plus vive reconnaissance pour tous vos soins généreux: vous voulez de même assurer votre bonheur: Quel pensez-vous qu'en soit le moyen le plus sûr et le plus efficace?..» Et je me suis tue. Satinbourg me regardait interdit. Je l'ai pressé de me répondre. «Vous obtenir pour ma femme, m'a-t-il dit; vous aimer, vous adorer...—Monsieur, ai-je repris, vous m'êtes cher; je vous fais cet aveu sincêre avec plaisir. Ce que je vais vous dire vous paraîtra bisarre; mais je vous proteste d'avance, que l'amitié la plus tendre, une parfaite estime, et tous les sentimens que vous devez souhaiter de ma part, me l'ont dicté. Vous vous abusez, si vous croyez tendre au bonheur en m'épousant, n'est-il pas vrai que dans votre femme, l'amour seul, mais un amour vif, sans partage, tel que le vôtre enfin, est capable de vous satisfaire?... Répondez-moi.—J'en conviens, mademoiselle, m'a-t-il dit.—Eh bien, je puis vous accorder tous les sentimens du cœur, hors cet amour, que vous méritez: mais je sais une jeune personne, charmante, vertueuse, tendre, qui ne connaît que vous au monde digne de son attachement. Tels sont les sentimens que vous inspirez à la touchante Agathe, mon aimable compagne. Elle m'est bien chère, vous le savez; si vous le voulez, vous pouvez la rendre heureuse; je vous jure de l'être autant qu'elle, et par vous. Une âme aussi génereuse que la vôtre, monsieur, ne sera pas insensible à ces motifs: Agathe vous aime; je ne puis jamais avoir d'amour pour personne; son bonheur et le vôtre me sont aussi précieux que ma tranquilité même. Voilà tout...—Ah! mademoiselle, qui s'y serait attendu! Pouvez-vous...—J'espère de vous bien davantage, ai-je ajouté: c'est que vous ne parlerez de rien à ma bonne, que vous ne soyiez l'époux d'Agathe, afin de nous épargner à toutes deux mille petites mortifications...» Que te dirai-je, mon unique amie? Il a fait quelques difficultés: je les ai combattues: j'ai dit que j'exigeais cette marque de son attachement pour moi: j'ai tout obtenu, et Satinbourg en ce moment instruit ta mère de ce projet. Tu ne doutes pas qu'il n'en soit gouté: elle estime l'aimable jeune homme, elle sera ravie. Quel bonheur pour moi, chère Agathe! je ne formerai plus de vœux, lorsque je te verrai la compagne chérie de ton amant, et que je pourrai me dire à moi-même, que je rens à ta mère un fils au lieu de Dolsans...» La jeune Agathe, émue, pénétrée, était pendant ce discours dans les bras de Fanchette; elle levait sur elle ses yeux chargés de larmes délicieuses; elle allait lui parler, lorsque sœur Rose ariva dans la chambre des jeunes pensionnaires, en donnant les signes de la joie la plus vive.

«Mon frère, leur dit-elle... ce frère que je chèris...—Eh-bien, dit l'aimable Fanchette?...—Échapé de mille périls... Dês ce soir, au plus tard demain, je pourrai le revoir!... Concevez-vous, mes amies, quelle perte c'était que celle d'un frère, l'unique personne au monde qui s'intéressât au sort d'une infortunée... On a voulu me cacher le danger auquel ses jours vienent d'être exposés, tant qu'on n'a pas été sûr de l'en pouvoir délivrer... On avait raison: j'aurais succombé sous ce dernier coup du sort: au lieu qu'en l'aprenant aujourd'hui, tout, jusqu'à ses malheurs, augmente la joie de savoir qu'il va m'être rendu... Ah! partagez-la, mes amies; mon frère est digne d'intéresser toutes les femmes: c'est l'amant le plus fidèle et le plus tendre; il joint aux grâces de la figure, tous les talens, toutes les vertus. Quel bonheur pour celle qu'il aime! C'est pour elle qu'il vient de tant souffrir, et c'est elle qui sera sa récompense! Que j'envie un sort si beau!—Et celle qu'il aime en est-elle digne, dit la jeune Agathe?—Je ne la connais pas, reprit sœur Rose: le gouverneur de mon frère dit qu'elle est belle et sage.»

L'office du soir sonna: sœur Rose les quitte, et les deux jeunes amies continuèrent à s'entretenir. «Je ne sais, disait la belle Florangis; mais cette jeune sœur m'intéresse vivement: Je lui trouve des traits... Je me trompe sans doute: une illusion trop chère me montre des ressemblances qui n'existent que dans mon imagination... Parlons de toi, ma fille.—Mon adorable amie, disait la tendre Agathe, recevez l'hommage d'un cœur que vous venez de remplir d'un sentiment inconnu, délicieux, inexprimable: je le sens palpiter: un trouble... une chaleur... un plaisir... Je m'égare, chère Fanchette, mais dans cet égarement même, voyez ma reconnaissance.»

CHAPITRE XLII
Qui doit instruire de bien des choses.

«Ou suis-je, et que viens-je d'entendre! dans ce souterrein, une voix... Mes entrailles en sont encore émues... J'ai cru reconnaître la voix de mon fils... Ciel! des cris!... le cliquetis des épées!... Je frissonne: mes cheveux se hérissent: de l'épouvante s'empare mon cœur...»

Et l'asiatique, que nous avons laissé dans la maison du marquis de C***, s'élance hors du lit. Il ne sait plus ce qu'il doit penser du jeune-homme dont l'accueil flateur l'a séduit. Il veut sortir: il s'aperçoit qu'il est inutile de le tenter, et son trouble augmente. Tandis qu'agité de mille pensées, il s'accuse lui-même d'imprudence, son étonnement redouble: un inconnu prononce ces mots:

«Redoutez le châtiment que méritent des crîmes multipliés! Infâmes! votre honneur dépend de celui que vous avez lâchement opprimé, à l'égard duquel vous avez indignement violé les droits des citoyens et de l'humanité... Rendez-le moi, perfides: hâtez-vous... O mon fils! cher objet de mes soins, le ciel permet que je vous serve... Que vois-je!... et vous aussi monsieur! vous que tout le monde a cru mort! ô malheureux amant! que Lussanville et moi, nous vous avons souvent pleuré!»

Au nom de Lussanville, qu'il venait d'entendre, la surprise de l'asiatique cessa: il comprit que c'était le gouverneur du jeune Lussanville qui délivrait son élève. Il attendait impatiemment le moment d'être instruit de ce qui l'intéressait le plus.

Cependant le vieillard Kathégètes, aprês avoir accablé de reproches le marquis de C*** et le comte d'A*** (qui toujours avaient agi de concert) se hâtait d'éloigner son élève et Valincourt de ces lieux détestés. Et c'était le matin du jour même où la bonne Néné croyait que Fanchette deviendrait femme de Satinbourg; où ce jeune homme devait épouser Agathe; où sœur Rose attendait son frère. L'aimable Lussanville, dês qu'il fut hors du souterrein, se précipite dans les bras de son gouverneur, et lui dit: «Ah mon papa! qu'est devenue mon adorable Florangis? Laissons à leurs remords le comte et le marquis: parlons de mon amante.—Sortons d'ici, lui répond le respectable vieillard; nous en aurons bientôt des nouvelles.

—Comment avez-vous pu me découvrir, disait en chemin Lussanville à son instituteur?—Le ciel, mon cher fils, répondit le vieillard, se sert de tous les moyens, pour sauver l'innocent et punir le coupable. Lorsqu'en cherchant votre amante chez le marquis, vous disparutes tout-à-coup, je fus étonné; mais je ne crus point votre mort. Je courus solliciter des ordres pour faire arrêter votre ennemi. Malgré tout son crédit, hier ils me furent expédiés. Mais tandis que je fesais agir les amis de votre famille, on m'aprit votre rencontre avec le comte d'A***; je me vis dans un nouvel embarras: qu'étiez-vous devenu? Durant quelques jours, mes recherches ont été inutiles. Mes inquiétudes s'accrurent. J'avais toujours des soupçons sur le marquis, quoique depuis l'enlèvement de mademoiselle Florangis, le comte et lui parussent brouillés. Comme je retournais hier sur le soir à la ville, je vis qu'on fesait des embellissemens à une maison voisine de celle du marquis d'où nous sortons. Je m'en aproche, et découvrant un jardin qui me paraît beau, j'y pénètre: une solitude absolue règne partout. Je parviens à des bosquets charmans; je m'introduis dans des labyrinthes et des routes tapissées de verdure, endroits délicieux, s'ils n'étaient souillés par la débauche. J'entens dans l'éloignement parler d'un ton animé. Je marche avec précaution, et lorsque je ne fus plus séparé de ceux qui s'entretenaient, que par une haie de lilas, je détournai quelques branches, et j'aperçus le maître de la maison avec deux inconnus.