«Si la petite vérole était native d'égypte, je ne vois pas comment les troupes de Marc-Antoine, de César, d'Auguste et de ses successeurs ne l'auraient pas aportée à rome. Presque tous les romains eurent des domestiques égyptiens, vernanopi; ils n'en eurent jamais d'arabes. Les arabes restèrent presque toujours dans leur grande presqu'île jusqu'au tems de Mahomet. Ce fut dans ce tems que la petite vérole commença à être connue. Voilà mes raisons; mais je me défié d'elles, puisque vous pensez différemment.
«Vous m'avez convaincu, monsieur, que l'extirpation serait três-préférable à l'inoculation. La difficulté est de pouvoir mettre une sonnette au cou du chat. Je ne crois pas les princes de l'europe encore assez sages, pour faire une ligue offensive et défensive contre ce fléau du genre humain. Mais si vous obtenez des parlemens du royaume qu'ils rendent quelques arrêts contre la petite vérole, je vous prierais aussi (sans aucun intérêt) de présenter requête contre sa grosse sœur. Vous savez que le parlement de paris, en 1497, condamna tous les vérolés qui se trouveraient dans la banlieue, à être pendus. J'avoue que cette jurisprudence était fort sage, mais elle était un peu dure, et d'une exécution difficile, sur-tout avec le clergé, qui en aurait apelé ad apostolos.
«Je ne sais laquelle de ces deux demoiselles a fait le plus de mal au genre humain; mais la grosse sœur me paraît cent fois plus absurde que l'autre. C'est un si énorme ridicule dans la nature, d'empoisonner les sources de la génération, que je ne sais plus où j'en suis quand je fais l'éloge de cette bonne mère. La nature est très-aimable et très respectable sans doute, mais elle a des enfans bien infâmes.
«Je conçois bien que si tous les gouvernemens de l'europe s'entendaient ensemble, ils pourraient à toute force diminuer un peu l'empire des deux sœurs. Nous avons actuellement en europe plus de douze cens mille hommes qui montent la garde en pleine paix. Si on les employait à extirper les deux virus qui désolent le genre humain, ils seraient du moins bons à quelque chose. On pourrait même leur donner encore à combattre le scorbut, les fièvres pourprées et les autres faveurs de ce genre que la nature nous a faites.
«Vous avez dans paris un hôteldieu, où règne une contagion éternelle; où les malades, entassés les uns sur les autres, se donnent réciproquement la peste et la mort. Vous avez des boucheries dans de petites rues sans issue au milieu de la ville, qui répandent en été une odeur cadavéreuse, capable d'empoisonner tout un quartier. Les exhalaisons des morts tuent les vivans dans vos églises, et les charniers des innocens, ou saint-innocent, sont encore un reste de barbarie, qui nous met fort au-dessous des hottentots et des nègres.
«Cependant personne ne pense à remédier à ces abominables abus. Une partie des citoyens ne songe qu'à l'opéra-comique; la Sorbonne n'est occupée qu'à condanner Bélizaire et à danner l'empereur Marc-antonin. Nous serons longtemps fous et insensibles au bien public. On fait de tems en tems quelques efforts, et on s'en lasse le lendemain; la constance, le nombre d'hommes nécessaires et l'argent manquent pour tous les grands établissemens; chacun vit pour soi. Sauve qui peut est la devise de chaque particulier. Plus les hommes sont inattentifs à leur plus grand intérêt, plus vos idées patriotiques m'ont inspiré d'estime.
«J'ai l'honneur d'être, etc. V. g. o. d. l. c. d. R.»
[36] O constance! tu suffirais seule pour le bonheur des humains! Pourquoi n'es-tu pas fille de la nature?... Mais que dis-je! la constance est la vertu des dieux. Mortel, elle peut te rapprocher de la divinité: conçois quel est son prix! (Le vieillard Kathégètes.)
[37] «Ceux qu'on avait déclarés nobles d'origine, et surtout les grands mandarins, allèrent s'imaginer que leur sang était plus pur, plus analogue aux grandes vertus, etc.»
[38] Ce discours ne sent pas trop le marquis français.