C'est un point essentiel du commerce avec l'Etranger que celui de la navigation. De toute l'Europe, les Hollandois sont ceux qui construisent des Vaisseaux à meilleur marché. Outre les rivieres qui leur apportent du bois flotté, le voisinage du Nord leur fournit à moins de frais les mâts, le bois, le goudron, les cordages, &c. Leurs Moulins à scier le bois en facilitent le travail. De plus ils naviguent avec moins d'équipage, & leurs Matelots vivent à très peu de frais. Un de leurs Moulins à scier le bois épargne journellement le travail de quatre-vingts hommes.

Par ces avantages ils seroient dans l'Europe les seuls voituriers par Mer, si l'on suivoit toujours le meilleur marché: & s'ils avoient de leur propre crû dequoi faire un commerce étendu, ils auroient sans doute la plus florissante Marine de l'Europe. Mais le grand nombre de leurs Matelots ne suffit pas, sans les forces intérieures de l'Etat, pour la superiorité de leurs forces navales: ils n'armeroient jamais de Vaisseaux de guerre, ni de Matelots si l'Etat avoit de grands revenus pour les construire & les solder: ils profiteroient en tout du grand marché.

L'Angleterre pour les empêcher d'augmenter à ses dépens leur avantage sur Mer par ce bon marché, a défendu à toute Nation d'apporter chez elle d'autres marchandises que celles de leur crû; au moïen dequoi les Hollandois n'aïant pû servir de voituriers pour l'Angleterre, les Anglois même ont fortifié par-là leur Marine: & bien qu'ils naviguent à plus de frais que les Hollandois, les richesses de leurs charges au dehors rendent ces frais moins considérables.

La France & l'Espagne sont bien des Etats maritimes, qui ont un riche produit qu'on envoie dans le Nord, d'où on leur porte chez eux les denrées & marchandises. Il n'est pas étonnant que leur marine ne soit pas considérable à proportion de leur produit & de l'étendue de leurs Côtes maritimes, puisqu'ils laissent à des Vaisseaux étrangers le soin de leur apporter du Nord tout ce qu'ils en reçoivent, & de leur venir enlever les denrées que les Etats du Nord tirent de chez eux.

Ces Etats, je dis la France & l'Espagne, ne font pas entrer dans les vues de leur politique la considération du Commerce au point qu'elle y seroit avantageuse; la plûpart des Commerçans en France & en Espagne qui ont relation avec l'Etranger, sont plutôt des Facteurs ou des Commis de Négocians étrangers que des Entrepreneurs, pour conduire ce commerce de leur fond.

Il est vrai que les Etats du Nord sont, par leur situation & par le voisinage des païs qui produisent tout ce qui est nécessaire à la construction des Navires, en état de voiturer tout à meilleur marché, que ne seroit la France & l'Espagne: mais si ces deux Roïaumes prenoient des mesures pour fortifier leur marine, cet obstacle ne les en empêcheroit pas. L'Angleterre leur en a montré il y a déja long-tems l'exemple en partie: ils ont chez eux & dans leurs Colonies tout ce qu'il faut pour la construction des Bâtimens, ou du moins il ne seroit pas difficile de les y faire produire: & il y a une infinité de voies qu'on pourroit prendre pour faire réussir un tel dessein, si la legislature ou le ministere y vouloit concourir. Mon sujet ne me permet pas d'examiner dans cet Essai, le détail de ces voies: je me bornerai à dire, que dans les païs où le commerce n'entretient pas constamment un nombre considérable de Bâtimens & de Matelots, il est presque impossible que le Prince puisse entretenir une Marine florissante, sans des frais qui seroient seuls capables de ruiner les trésors de son Etat.

Je conclurai donc, en remarquant que le commerce qui est le plus essentiel à un Etat pour l'augmentation ou la diminution de ses forces est le commerce avec l'Etranger, que celui de l'intérieur d'un Etat n'est pas d'une si grande considération dans la politique; qu'on ne soutient qu'à demi le commerce avec l'Etranger, lorsqu'on n'a pas l'œil à augmenter & maintenir de gros Négocians naturels du païs, des Bâtimens & des Matelots, des Ouvriers & des Manufactures, & surtout qu'il faut toujours s'attacher à maintenir la balance contre les Etrangers.

CHAPITRE II.
Des Changes & de leur nature.

Dans la Ville même de Paris, il coute ordinairement cinq sols par sac de mille livres, pour porter de l'argent d'une maison à une autre; s'il falloit toujours le porter du Fauxbourg Saint Antoine, aux Invalides, il en couteroit plus du double, & s'il n'y avoit pas communément des porteurs d'argent de confiance, il en couteroit encore davantage: que s'il y avoit souvent des Voleurs en chemin, on l'enverroit par grosses sommes, escorté, & avec plus de frais; & si quelqu'un se chargeoit du transport, à ses frais & risques, il se feroit païer de ce transport, à proportion des frais & des risques. C'est ainsi, que les frais du transport, de Rouen à Paris, & de Paris à Rouen, coutent ordinairement cinquante sols par sac de mille livres, ce qu'on appelle dans le langage des Banquiers, un quart pour cent; les Banquiers envoient l'argent ordinairement en doubles barils, que les Voleurs ne peuvent gueres emporter, à cause du fer & de la pesanteur, & comme il y a toujours des Messagers sur cette route, les frais sont peu considérables, sur les grosses parties qu'on envoie de part & d'autre.

Si la Ville de Châlons sur Marne paie tous les ans au Receveur des Fermes du Roi, dix mille onces d'argent d'un côté, & si de l'autre côté les Marchands de vin de Châlons ou des environs vendent à Paris, par l'entremise de leurs correspondans, des vins de Champagne pour la valeur de dix mille onces d'argent; si l'once d'argent en France passe dans le commerce pour cinq livres, la somme des dix mille onces en question s'appellera cinquante mille livres, tant à Paris qu'à Châlons.