Qu'on fixe le change à Londres pour argent d'Angleterre en Roubles de Moscovie, en Marcs Lubs de Hambourg, en Richedales d'Allemagne, en Livres de gros de Flandres, en Ducats de Venise, en Piastres de Gènes ou de Livourne, en Millerays ou Crusades de Portugal, en Pieces de huit d'Espagne, ou Pistoles &c. le pair du change pour tous ces païs, sera toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces: & si dans le langage des changes il se trouve qu'on donne plus ou moins que ce pair, cela vient au même dans le fond que si l'on disoit le change est de tant au dessus ou au dessous du pair, & on connoîtra toujours si l'Angleterre doit la balance ou non à la place avec laquelle on regle le change, ni plus ni moins qu'on le sait dans notre exemple de Paris & de Châlons.

CHAPITRE III.
Autres éclaircissemens pour la connoissance de la nature des changes.

On a vu que les changes sont reglés sur la valeur intrinseque des especes, c'est-à-dire, sur le pair, & que leur variation provient des frais & des risques des transports d'une place à l'autre, lorsqu'il faut envoïer en especes la balance du commerce. On n'a pas besoin de raisonnement pour une chose qu'on voit dans le fait & dans la pratique. Les Banquiers apportent quelquefois des raffinemens dans cette pratique.

Si l'Angleterre doit à la France cent mille onces d'argent pour la balance du commerce, si la France en doit cent mille onces à la Hollande, & la Hollande cent mille onces à l'Angleterre, toutes ces trois sommes se pourront compenser par lettres de change entre les Banquiers respectifs de ces trois Etats, sans qu'il soit besoin d'envoïer aucun argent d'aucun côté.

Si la Hollande envoie en Angleterre pendant le mois de Janvier des marchandises pour la valeur de cent mille onces d'argent, & l'Angleterre n'en envoie en Hollande dans le même mois que pour la valeur de cinquante mille onces, (je suppose la vente & le paiement faits dans le même mois de Janvier de part & d'autre) il reviendra à la Hollande dans ce mois une balance de commerce de cinquante mille onces, & le change d'Amsterdam sera à Londres au mois de Janvier à deux ou trois pour cent au dessus du pair, c'est-à-dire dans le langage des changes, que le change de Hollande qui étoit en Décembre au pair ou à trente cinq escalins par livre sterling à Londres, y montera en Janvier à trente six escalins ou environ; mais lorsque les Banquiers auront envoïé cette dette de cinquante mille onces en Hollande, le change pour Amsterdam retombera naturellement au pair à Londres, ou à trente-cinq escalins.

Mais si un Banquier Anglois prévoit en Janvier, par l'envoi qu'on y fait en Hollande d'une quantité extraordinaire de marchandises, que la Hollande lors des paiemens & ventes en Mars redevra considerablement à l'Angleterre, il pourra dès le mois de Janvier, au lieu d'envoïer les cinquante mille écus ou onces qu'on y doit ce mois-là à la Hollande, fournir ses lettres de change sur son Correspondant à Amsterdam, païables à deux usances ou deux mois pour en païer la valeur à l'échéance: & par ce moïen profiter du change qui étoit en Janvier au dessus du pair, & qui sera en Mars au dessous du pair: & par ce moïen gagner doublement sans envoïer un sol en Hollande.

Voilà ce que les Banquiers appellent des spéculations qui causent souvent des variations dans les changes pour un peu de tems, independamment de la balance du commerce: mais il en faut toujours à la longue revenir à cette balance qui fait la regle constante & uniforme des changes; & quoique les spéculations & crédits des Banquiers puissent quelquefois retarder le transport des sommes qu'une Ville ou Etat doit à un autre, il faut toujours à la fin païer la dette & envoïer la balance du commerce en especes, à la Place où elle est due.

Si l'Angleterre gagne constamment une balance de commerce avec le Portugal, & perd toujours une balance avec la Hollande, les prix du change avec la Hollande & avec le Portugal le feront bien connoître; on verra bien qu'à Londres le change pour Lisbonne est au dessous du pair, & que le Portugal doit à l'Angleterre; on verra aussi que le change pour Amsterdam est au dessus du pair, & que l'Angleterre doit à la Hollande: mais on ne pourra pas voir par les changes la quantité de la dette. On ne verra pas si la balance d'argent qu'on tire de Portugal sera plus grande ou plus petite que celle qu'on est obligé d'envoïer en Hollande.

Cependant il y a une chose qui fera toujours bien connoître à Londres, si l'Angleterre gagne ou perd la balance générale de son commerce (on entend par la balance générale, la différence des balances particulieres avec tous les Etats étrangers qui commercent avec l'Angleterre), c'est le prix des matieres d'or & d'argent, mais particulierement de l'or, (aujourd'hui que la proportion du prix de l'or & de l'argent en especes monnoïées differe de la proportion du prix du marché, comme on l'expliquera dans le Chapitre suivant). Si le prix des matieres d'or au marché de Londres, qui est le centre du commerce d'Angleterre, est plus bas que le prix de la Tour où l'on fabrique les guinées ou especes d'or, ou au même prix que ces especes intrinséquement; & si on porte à la Tour des matieres d'or pour en recevoir la valeur en guinées ou especes fabriquées, c'est une preuve certaine que l'Angleterre gagne dans la balance générale de son commerce; c'est une preuve que l'or qu'on tire du Portugal suffit non-seulement pour païer la balance que l'Angleterre envoie en Hollande, en Suede, en Moscovie, & dans les autres Etats où elle doit, mais qu'il reste encore de l'or pour envoïer fabriquer à la Tour, & la quantité ou somme de cette balance générale se connoît par celle des especes fabriquées à la Tour de Londres.

Mais si les matieres d'or se vendent à Londres au marché, plus haut que le prix de la Tour, qui est ordinairement de trois livres dix-huit schelings par once, on ne portera plus de ces matieres à la Tour pour les fabriquer, & c'est une marque certaine qu'on ne tire pas de l'Etranger, par exemple du Portugal, autant d'or qu'on est obligé d'en envoïer dans les autres païs où l'Angleterre doit: c'est une preuve que la balance générale du commerce est contre l'Angleterre. Ceci ne se connoîtroit pas s'il n'y avoit pas une défense en Angleterre d'envoïer des especes d'or hors du Roïaume: mais cette défense est cause que les Banquiers timides à Londres aiment mieux acheter les matieres d'or (qu'il leur est permis de transporter dans les païs étrangers) à trois livres dix-huit schelings jusqu'à quatre livres sterling l'once, pour les envoïer chez l'Etranger, que d'y envoïer les guinées ou especes d'or monnoïées à trois livres dix-huit schelings, contre les loix, & au hasard de confiscation. Il y en a pourtant qui s'y hasardent, d'autres fondent les especes d'or, pour les envoïer en guise de matieres, & il n'est pas possible de juger de la quantité d'or que l'Angleterre perd, lorsque la balance générale du commerce est contre elle.