Le prix des changes ne manque jamais d'indiquer ce désavantage. On voit communement les changes à six & dix pour cent contre la France, dans le courant des diminutions. Les personnes éclairées en France resserrent leur argent dans ces mêmes tems; le Roi trouve moïen d'emprunter beaucoup d'argent sur lequel il perd volontiers les diminutions: il propose de se dédommager par une augmentation à la fin des diminutions.
Pour cet effet on commence, après plusieurs diminutions, à resserrer l'argent dans les coffres du Roi, à reculer les paiemens, pensions & la paie des armées; dans ces circonstances, l'argent devient extrêmement rare à la fin des diminutions, tant par rapport aux sommes resserrées par le Roi & par plusieurs particuliers, que par rapport à la valeur numéraire des especes, laquelle valeur est diminuée. Les sommes envoïées chez l'Etranger contribuent aussi beaucoup à la rareté de l'argent, & peu-à-peu cette rareté est cause qu'on offre les magasins de marchandises dont tous les Entrepreneurs sont chargés à cinquante & soixante pour cent à meilleur marché qu'elles n'étoient du tems des premieres diminutions. La circulation tombe dans des convulsions; l'on trouve à peine assez d'argent pour envoïer au marché; plusieurs Entrepreneurs & Marchands font banqueroute, & leurs marchandises se vendent à vil prix.
Alors le Roi augmente derechef les especes, met l'écu neuf, ou l'once d'argent de la nouvelle fabrique, à cinq livres, il commence à païer avec ces nouvelles especes les troupes & les pensions: les vieilles especes sont mises hors de la circulation, & ne sont reçues qu'à la Monnoie à plus bas prix numéraire; le Roi profite de la différence.
Mais toutes les sommes de nouvelles especes qui sortent de la Monnoie ne rétablissent pas l'abondance d'argent dans la circulation: les sommes resserrées toujours par des particuliers, & celles qu'on a envoïées dans le païs étranger, excedent de beaucoup la quantité de l'augmentation numéraire sur l'argent qui sort de la Monnoie.
Le grand marché des marchandises en France commence à y attirer l'argent de l'Etranger, qui les trouvant à cinquante & soixante pour cent, & à plus bas prix, envoie des matieres d'or & d'argent en France pour les acheter: par ce moïen l'Etranger qui les fait porter à la Monnoie se dédommage bien de la taxe qu'il y paie sur ces matieres: il trouve le double d'avantage sur le vil prix des marchandises qu'il achete; & la perte de la taxe de la monnoie tombe réellement sur les François dans la vente des marchandises qu'ils font à l'Etranger. Ils ont des marchandises pour la consommation de plusieurs années: ils revendent aux Hollandois, par exemple, les épiceries qu'ils avoient tirées d'eux-mêmes, pour les deux tiers de ce qu'ils en avoient païé. Tout ceci se fait lentement, l'Etranger ne se détermine à acheter ces marchandises de France que par rapport au grand marché; la balance du commerce qui étoit contre la France, au tems des diminutions, se tourne en sa faveur dans le tems de l'augmentation, & le Roi peut profiter de vingt pour cent ou plus sur toutes les matieres qui entrent en France, & qui se portent à la Monnoie. Comme les Etrangers doivent à présent la balance du commerce à la France, & qu'ils n'ont point chez eux des especes de la nouvelle fabrique, il faut qu'ils fassent porter leurs matieres & vieilles especes à la Monnoie, pour avoir des nouvelles especes pour païer; mais cette balance de commerce que les Etrangers doivent à la France, ne provient que des marchandises qu'ils en tirent à vil prix.
La France est partout la duppe de ces opérations, elle paie des prix bien hauts pour les marchandises étrangeres lors des diminutions, elle les revend à vil prix lors de l'augmentation aux mêmes Etrangers: elle vend à vil prix ses propres marchandises, qu'elle avoit tenues si haut lors des diminutions, ainsi il seroit difficile que toutes les especes qui sont sorties de France lors des diminutions y puissent rentrer lors de l'augmentation.
Si l'on falsifie les especes de la nouvelle fabrique chez l'Etranger, comme cela arrive presque toujours, la France perd les vingt pour cent que le Roi établit pour la taxe de la monnoie c'est autant de gagné pour l'Etranger, qui profite en outre du bas prix des Marchandises en France.
Le Roi fait un profit considérable par la taxe de la monnoie, mais il en coute le triple à la France pour lui faire trouver ce profit.
On comprend bien que dans les tems qu'il y a une balance courante de commerce en faveur de la France contre les Etrangers, le Roi est en état de tirer une taxe de vingt pour cent ou plus, par une nouvelle fabrication d'especes & par une augmentation de leur valeur numéraire. Mais si la balance du commerce étoit contre la France, lors de cette nouvelle fabrication, & augmentation, elle n'auroit pas de succès, & le Roi n'en tireroit pas un grand profit: la raison est que dans ces circonstances, on est obligé d'envoïer constamment de l'argent chez l'Etranger. Or l'écu vieux est aussi bon dans les païs étrangers que l'écu de la nouvelle fabrique: cela étant les Juifs & Banquiers donneront une prime ou bénéfice entre quatre yeux pour les vieilles especes, & le particulier qui les peut vendre au dessus du prix de la Monnoie ne les y portera pas. On ne lui donne à la Monnoie qu'environ quatre livres de son écu, mais le Banquier lui en donnera d'abord quatre livres cinq sols, & puis quatre livres dix, & finalement quatre livres quinze: voila comment il peut arriver qu'une augmentation des especes manque de succès; cela ne peut guere arriver lorsqu'on fait l'augmentation après des diminutions indiquées, parcequ'alors la balance se tourne naturellement en faveur de la France, de la maniere que nous l'avons expliqué.
L'expérience de l'augmentation de l'année 1726, peut servir à confirmer tout ceci, les diminutions qui avoient précédé cette augmentation furent faites tout-d'un-coup sans avoir été indiquées, cela empêcha les opérations ordinaires des diminutions, cela empêcha que la balance du commerce ne se tournât fortement en faveur de la France lors de l'augmentation de l'année 1726, aussi peu de personnes porterent leurs vieilles especes à la Monnoie, & on fut obligé d'abandonner le profit de la taxe qu'on avoit en vue.