Si les éclaircissemens qu'on m'a donnés en gros sur les revenus de la Banque de Venise en mil sept cent dix-neuf sont véritables, on pourroit dire en général des Banques nationales que leur utilité ne correspond jamais à la dixieme partie de l'argent courant qui circule dans un Etat: voici à-peu-près ce que j'y ai appris.
Les revenus de l'Etat de Venise peuvent monter annuellement à quatre millions d'onces d'argent qu'il faut païer en écritures à la Banque, & les Collecteurs établis pour cet effet, qui reçoivent à Bergame & dans les païs les plus éloignés les taxes en argent, sont obligés de les convertir en écritures de Banque lors des paiemens qu'ils en font à la République.
Tous les paiemens à Venise pour négociations, achats, & ventes, au-dessus d'une certaine somme modique, doivent par la loi se faire en écritures de Banque: tous les Détailleurs, qui ont amassé de l'argent courant dans le troc, se trouvent obligés d'en acheter des écritures pour faire leurs paiemens des gros articles; & ceux qui ont besoin, pour leur dépense ou pour le détail de la basse circulation, de reprendre de l'argent, sont dans le cas de vendre leurs écritures contre de l'argent courant.
On a trouvé que les vendeurs & acheteurs de ces écritures, sont communément de niveau, lorsque la somme de tous les crédits ou écritures sur les Livres de la Banque, n'excedent pas la valeur de huit cent mille onces d'argent ou environ.
C'est le tems & l'expérience qui ont donné (suivant mon Auteur) cette connoissance à ces Venitiens. A la premiere erection de la Banque, les particuliers apportoient leur argent à la Banque, pour y avoir des crédits en écritures, pour la même valeur: dans la suite cet argent déposé à la Banque, fut dépensé pour les besoins de la République, & cependant les écritures conservoient encore leur valeur primordiale, parcequ'il se trouvoit autant de particuliers qui avoient besoin d'en acheter, que de ceux qui avoient besoin d'en vendre: ensuite l'Etat se trouvant pressé donna aux Entrepreneurs de la guerre des crédits en écritures de Banque, au défaut d'argent, & doubla la somme de ces crédits.
Alors le nombre des Vendeurs d'écritures étant devenu bien supérieur à celui des Acheteurs, ces écritures commencerent à perdre contre l'argent, & tomberent à vingt pour cent de perte: par ce discrédit le revenu de la République diminua d'un cinquieme, & le seul remede qu'on trouva à ce désordre, fut d'engager une partie des fonds de l'Etat, pour emprunter à intérêt de l'argent en écritures. Par ces emprunts en écritures on en éteignit une moitié, & alors les Vendeurs & Acheteurs d'écritures se trouvant à-peu-près de niveau, la Banque a recouvré son crédit primitif, & la somme des écritures se trouve réduite à huit cent mille onces d'argent.
C'est par cette voie qu'on a reconnu que l'utilité de la Banque de Venise, par rapport à la circulation, correspond à environ huit cent mille onces d'argent: & si l'on suppose que tout l'argent courant qui circule dans les Etats de cette République peut monter à huit millions d'onces d'argent, l'utilité de la Banque correspond au dixieme de cet argent.
Une Banque nationale dans la Capitale d'un grand Roïaume ou Etat, semble devoir moins contribuer à l'utilité de la circulation, à cause de l'éloignement de ses Provinces, que dans un petit Etat; & lorsque l'argent y circule en plus grande abondance que chez ses Voisins, une Banque nationale y fait plus de mal que de bien. Une abondance d'argent fictif & imaginaire cause les mêmes désavantages, qu'une augmentation d'argent réel en circulation, pour y hausser le prix de la terre & du travail, soit pour encherir les ouvrages & Manufactures au hasard de les perdre dans la suite: mais cette abondance furtive s'évanouit à la premiere bouffée de discrédit, & précipite le désordre.
Vers le milieu du Regne de Louis XIV en France, on y voïoit plus d'argent en circulation que chez les Voisins, & on y levoit les revenus du Prince sans le secours d'une Banque, avec autant d'aisance & de facilité qu'on leve aujourd'hui ceux d'Angleterre, avec le secours de la Banque de Londres.
Si les viremens de partie à Lyon montent dans une de ses quatre Foires à quatre-vingt millions de livres, si on les commence, & si on les finit avec un seul million d'argent comptant, ils sont sans doute d'une grande commodité pour épargner la peine d'une infinité de transports d'argent d'une maison à une autre; mais à cela près, on conçoit bien qu'avec ce même million de comptant qui a commencé & conclu ces viremens, il seroit très possible de conduire dans trois mois tous les paiemens de quatre-vingt millions.