* * * * *
Louis VIII, roi de France, père de saint Louis, était dans la quarantième année de son âge, et la troisième de son règne, lorsque, revenant à Paris, après le siége de la ville d'Avignon, il se sentit vivement pressé d'un mal qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et fut forcé de s'arrêter au château de Montpensier, en Auvergne. Ce fut dans cette occasion que ce prince fit voir qu'il était véritablement chrétien. Quel que fût ce mal, dont l'histoire ne nous a pas appris la véritable cause, les médecins lui proposèrent un remède que la loi de Dieu lui défendait. Malgré le refus qu'il fit d'en user, on introduisit auprès de lui, pendant qu'il dormait, une jeune fille. S'étant éveillé, il appela l'officier qui le servait, lui ordonna de la faire retirer, en lui disant ces belles paroles: Qu'il aimait mieux mourir, que de conserver sa vie en commettant un péché mortel.
Cependant le mal ayant augmenté, et ce prince sentant les approches de la mort, il ne s'occupa plus que du soin de mettre ordre à ses affaires. Ayant fait venir autour de son lit les évêques et les grands seigneurs qui l'avaient accompagné, il leur déclara qu'il nommait la reine Blanche de Castille, son épouse, régente de l'état pendant la minorité de son fils Louis[1]. Cette nomination fut faite en présence de l'archevêque de Sens, des évêques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, et du chancelier Garin, qui la déclarèrent authentiquement, après sa mort, par des lettres scellées de leurs sceaux. Il recommanda son fils aux seigneurs français qui était présens, et principalement à Matthieu II de Montmorency, connétable de France, à Philippe, comte de Boulogne, au comte de Montfort, aux sires de Coucy et de Bourbon, princes de son sang, et à plusieurs autres seigneurs qui lui promirent que ses intentions seraient exactement exécutées; qu'ils feraient serment de fidélité au prince son fils, et qu'ils soutiendraient l'autorité de la reine durant sa régence.
[Note 1: Il n'avait que douze ans commencés; et, dans ce temps, les rois n'étaient déclarés majeurs qu'à 21 ans.]
Pendant que cela se passait à Montpensier, Blanche était restée à Paris, où elle attendait avec impatience l'arrivée du roi, pour le féliciter sur ses conquêtes: elle n'était pas instruite de sa maladie. Pressée du désir de le revoir, elle s'était mise en chemin pour aller le joindre, lorsqu'elle rencontra le jeune Louis, qui revenait précipitamment, accompagné du chancelier et de plusieurs autres seigneurs. Elle reconnut, à la tristesse répandue sur leurs visages, la perte que la France venait de faire. Elle retourna aussitôt à Paris, afin de concerter avec les fidèles serviteurs du roi, les mesures les plus promptes qu'il convenait de prendre pour le faire couronner.
La régente ne fut pas long-temps sans apercevoir des semences de division dans les discours de plusieurs grands vassaux de la couronne, par les demandes qu'ils lui firent, et surtout par le refus de plusieurs d'entre eux de se trouver à la cérémonie du couronnement du roi, qui fut faite le premier dimanche de l'Avent de l'année 1226. Le nombre des seigneurs qui y assistèrent ne fut pas, à beaucoup près, aussi grand qu'il devait être, suivant l'usage ordinaire, et en conséquence des lettres que la régente leur avait fait écrire pour les y inviter; mais elle ne laissa pas de faire faire la cérémonie, par les conseils du chancelier et du légat, le retardement paraissant dangereux, surtout dans ces temps-là, où on la regardait comme essentielle à la royauté.
La cour, et tous ceux qui devaient assister à cette cérémonie, s'étaient rendus à Reims. Thibaud, comte de Champagne, était en chemin pour s'y trouver; mais, comme il approchait de la ville, on l'envoya prier de n'y pas entrer, à cause du bruit faux, mais fâcheux, qui courait de lui, qu'il avait fait empoisonner le feu roi. La comtesse sa femme fut néanmoins de la fête, ainsi que la comtesse de Flandre, qui se disputèrent entre elles le droit de porter l'épée devant le roi, comme représentant leurs maris absens. Mais, sur le refus qu'on leur en fit, elles consentirent que Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, eût cet honneur, sans préjudice de leurs droits, ou plutôt de ceux de leurs maris.
L'affront qu'on venait de faire au comte de Champagne ne pouvait manquer, vu son caractère brouillon, de le jeter dans le parti des factieux, et il semble qu'il eût été de la prudence de ne lui en pas donner l'occasion. Mais ou l'on savait qu'il y était déjà, ou la reine régente ne se crut pas assez d'autorité pour obtenir des grands seigneurs assemblés qu'il n'en fût pas exclu: peut-être aussi ne fut-elle pas fâchée de voir mortifier un seigneur qui avait eu la hardiesse de lui témoigner de l'amour.
Quoi qu'il en soit, il fut un des premiers qui fit ouvertement des préparatifs pour la révolte, de concert avec deux autres seigneurs mécontens: c'étaient Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnommé Mauclerc[1], auquel Philippe-Auguste avait fait épouser l'héritière de ce comté; et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait épousé Isabelle, fille d'Aymard, comte d'Angoulême, veuve de Jean-Sans-Terre, roi d'Angleterre, mère de Henri III, qui y régnait alors.
[Note 1: C'est-à-dire, suivant le langage du temps, homme malin et méchant.]