Le souverain pontife ressentit vivement ce refus; et lorsque le docteur Martin, envoyé du roi d'Angleterre, lui rapporta sa réponse, on dit que, dans sa colère, il laissa échapper ces paroles inconsidérées qui choquèrent extrêmement les souverains: Il faut, dit-il, venir à bout de l'empereur, ou nous accommoder avec lui, et quand nous aurons écrasé ou adouci ce grand dragon, nous foulerons aux pieds sans crainte tous ces petits serpens. Dès lors il résolut de faire son séjour à Lyon, et d'y assembler un concile pour y citer Frédéric, et l'y déposer, s'il refusait de s'accommoder avec le Saint-Siége.

Mais, sur ces entrefaites, il survint un accident qui jeta toute la France dans la plus extrême consternation. Le roi fut attaqué à Pontoise (Joinville dit à Paris) d'une dyssenterie cruelle, jointe à une fièvre ardente, qui fit en peu de jours désespérer de sa vie. Il se condamna lui-même; et, après avoir donné quelques ordres sur des affaires importantes, il ne pensa plus qu'à paraître au jugement de Dieu, et sans attendre qu'on l'avertît de son devoir, il demanda et reçut avec les plus grands sentimens de piété les sacremens de l'Eglise.

C'est en ces tristes occasions que paraissent l'estime et l'amour que les peuples ont pour leur souverain, et jamais on n'en vit de plus sensibles et de plus sincères marques qu'en celle-ci. L'affliction était générale par toute la France. La noblesse, les ecclésiastiques, le peuple, prenaient également part à ce malheur public. Les églises ne désemplissaient point; on faisait partout des prières et des processions; on venait en foule de toutes les provinces, chacun voulant s'instruire par soi-même de l'état où ce prince se trouvait. Il tomba dans une si profonde léthargie, qu'on fut en doute s'il était mort: de sorte qu'une dame de la cour, qui l'avait toujours soigné pendant sa maladie, voulut lui couvrir le visage; mais une autre s'y opposa, soutenant qu'il n'était pas encore mort: il fut un jour dans cet état, et le bruit de sa mort se répandit par toute l'Europe. La reine-mère ordonna qu'on exposât la châsse de Saint-Denis; elle fit apporter le morceau de la vraie croix et les autres reliques qu'on avait eues de l'empereur Baudouin, et les fit mettre sur le lit du malade, en faisant hautement à Dieu cette fervente prière: Seigneur, glorifiez, non pas nous, mais votre saint nom; sauvez aujourd'hui le royaume de France que vous avez toujours protégé. Le roi revint à l'instant de son assoupissement, ce qui fut regardé de tout le monde comme un effet miraculeux opéré par ces sacrés monumens de la passion du Sauveur du monde. Les premières paroles que ce prince proféra dans ce moment, furent pour demander à Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, homme célèbre par ses écrits et par la sainteté de sa vie, la croix, pour faire voeu, en la prenant, d'aller au secours des Chrétiens de la Terre-Sainte, avec résolution d'employer ses armes et la vie qui lui avait été rendue, à les délivrer de la tyrannie des infidèles. Ce fut en vain que le sage prélat lui représenta les suites d'un si grand engagement: il insista d'un air si touchant et si impérieux tout ensemble, que Guillaume lui donna cette croix si désirée. Il la reçut avec un profond respect, la baisa, et assura qu'il était guéri. En effet, son mal diminua considérablement. Dès que sa santé fut affermie, il vint à Paris goûter le plus grand plaisir qui puisse toucher un bon roi: il connut qu'il était tendrement aimé. L'empressement tumultueux du peuple, les transports inouïs d'allégresse, et la joie répandue sur tous les visages lui firent mieux sentir la place qu'il occupait dans tous les coeurs, que n'eussent pu faire des arcs de triomphe, des fêtes ou des harangues étudiées. Aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au bonheur de ce même peuple, aux prières duquel il ne doutait pas qu'il eût été rendu.

Le voeu que le roi venait de faire diminua de beaucoup la joie que le retour de sa santé avait donné à toute la cour. La reine-mère qui prévoyait qu'il accomplirait infailliblement cette promesse, en parut presque aussi consternée qu'elle l'avait été du danger extrême où elle l'avait vu quelques momens auparant. Le roi, après deux mois de convalescence, se trouva parfaitement rétabli: il n'exécuta pas néanmoins sitôt son dessein. Les préparatifs pour une expédition si importante, et d'autres affaires, lui firent différer le voyage pendant deux ans et demi; et, en attendant, il demanda au pape des missionnaires pour prêcher la croisade dans le royaume, et s'appliqua, durant cet intervalle, à mettre la France en état de se passer de sa présence.

Cependant toute l'Europe était attentive à ce qui se passait au concile convoqué à Lyon par le pape Innocent IV. Il avait commencé à la fin du mois de juin de l'année 1245[1].

[Note 1: Ce fut à ce concile que le pape donna le chapeau rouge aux cardinaux.]

Le but de ce concile n'était pas seulement de terminer les différends de l'empereur Frédéric avec le Saint-Siége, et de rendre la paix à l'Eglise, mais encore d'unir tous les princes chrétiens entre eux pour la défense de la religion contre les Infidèles. L'engagement que le roi avait déjà pris par son voeu était un grand exemple, et l'on peut même assurer que, sans lui, tous les efforts et toutes les bonnes intentions du pape auraient eu peu d'effet.

La première de ces deux importantes affaires fut celle qui occupa d'abord le concile; il ne s'agissait pas moins que de la déposition de l'empereur. Je n'entrerai point dans le détail de tout ce qui s'y passa: cela m'éloignerait trop de mon sujet. Je dirai seulement qu'après plusieurs sessions on alla aux suffrages, et la condamnation ainsi que la déposition de l'empereur furent résolues. Ensuite le pape prononça le jugement par lequel il déclara Frédéric déchu de l'empire et de ses états, défendant à tous les fidèles de le reconnaître désormais pour empereur ni pour roi; il dispensait tous ses sujets du serment de fidelité qu'ils lui avaient fait, et ordonnait aux électeurs de l'empire de procéder à l'élection d'un nouvel empereur.

Frédéric était à Turin lorsqu'il apprit cette nouvelle. On peut s'imaginer les mouvemens qu'elle produisit dans le coeur d'un prince aussi violent que lui. S'étant un peu calmé, il se fit apporter la couronne impériale; et, la mettant sur sa tête, il dit: La voilà cette couronne qu'on veut m'enlever, et il y aura bien du sang répandu avant quelle m'échappe.

Cette menace n'eut que trop d'effet; mais, pour prévenir l'impression que pourrait faire dans l'Europe la publication de ce jugement du pape, Frédéric écrivit une lettre circulaire à tous les princes, pour leur faire comprendre les conséquences de cette entreprise; qu'il s'agissait dans cette affaire, non pas de son intérêt particulier, mais de celui des rois, qui devaient tout appréhender d'un homme qui traitait si outrageusement le premier des souverains.