Le mélange des Latins avec les Grecs avait fait naître de grands différends entre les insulaires. Les Grecs, par les soins du roi, revinrent de leur schisme, abjurèrent les erreurs qu'ils y avaient ajoutées, et leur archevêque y fut rétabli.
La division régnait entre la noblesse et leur archevêque; il eut aussi le bonheur de les réconcilier: mais, ce qui était encore plus important, il fit la paix entre les Templiers et les Hospitaliers, en leur faisant comprendre qu'en vain ils s'étaient dévoués au service de Dieu, si par leurs inimitiés, conduites par leur intérêt particulier, ils effaçaient les belles actions qu'ils avaient faites contre les ennemis de la foi.
Aithon, roi d'Arménie, Bohémond V, prince d'Antioche et de Tripoli, se faisaient une guerre cruelle pour des intérêts fort embrouillés; Louis leur représenta si vivement les suites funestes de leurs divisions, qu'il les engagea enfin à conclure une trève. Ce Aithon, dit Joinville, étoit homme de grande renommée, et y eut beaucoup de gens qui passèrent en Arménie pour aller en sa bataille gagner et profiter, desquels puis n'en ouït-on nouvelles.
La piété du roi, et la sagesse qui paraissait dans toutes les actions de sa vie, le rendaient puissant sur les esprits et sur les coeurs. On ne pouvait le voir prier Dieu d'une manière si persuadée, qu'on ne se sentît touché, et plusieurs Sarrasins, esclaves dans l'île de Chypre, après l'avoir vu, demandèrent le baptême, et voulurent être de la religion d'un prince qui était l'exemple de toutes les vertus.
On ne voyait parmi les croisés que d'éternelles querelles qu'il n'était pas aisé d'accommoder; le monarque, obligé à beaucoup d'égards, agissait en ces occasions, moins par autorité que par douceur et par insinuation. Tous les grands seigneurs, fiers de leur naissance, et qui la plupart faisaient le voyage à leurs dépens, n'obéissaient qu'à demi: les traiter avec hauteur c'eût été les rebuter; il fallait de grands ménagemens, et Louis possédait admirablement cet art précieux. Sans oublier qu'il était leur maître, il leur faisait sentir qu'il était leur ami: chacun croyait suivre son inclination, et ne suivait réellement que son devoir. Jamais il n'employa l'autorité, et toujours il trouva le moyen d'obtenir ce qu'il voulait.
Ce fut encore à sa sollicitation que les Génois et les Pisans, acharnés depuis long-temps les uns contre les autres, sacrifièrent enfin leurs intérêts à celui de la religion, et signèrent une suspension d'armes.
Telles étaient les occupations du saint monarque lorsqu'il reçut une ambassade de la part d'un prince tartare, nommé Ercalthai, qui se disait converti à la foi chrétienne, et faisait paraître le zèle le plus sincère pour son avancement. Le chef de cette députation était un certain David que des religieux de la suite de saint Louis reconnurent pour l'avoir vu en Tartarie, où le pape les avait envoyés quelques années auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de dévotion, où cependant l'affectation se remarquait encore plus que le style du pays, et l'assura que le grand kan s'était fait baptiser depuis trois ans; que les chrétiens n'avaient pas un plus zélé protecteur; et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des Français.
On croit aisément ce qu'on souhaite; Louis, charmé de ces prétendues conversions, qui pouvaient être si utiles à la religion, fit tout l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena au service de l'église pendant les fêtes de Noël, les renvoya comblés de ses bienfaits, et les fit accompagner de quelques religieux chargés de présens pour leur maître. C'était entre autres choses, dit Joinville, une tente faite à la guise d'une chapelle, qui étoit moult riche et bien faite, car elle étoit de bonne écarlate fine, sur laquelle il fit entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres points de la foi. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs, cherchèrent le prétendu Ercalthai; ils ne purent en avoir aucune nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de même être imaginaire: loin de protéger les chrétiens, il se préparait à leur faire une guerre cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout ceci, c'est que le prince Ercalthai pouvait être quelque petit seigneur tartare peu connu, et chrétien, tel qu'il y en avait dans ce pays-là. De là cette maxime énoncée dans sa lettre, «que Dieu veut que tous ceux qui adorent la croix, Latins, Grecs, Arméniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble, sans aucun égard à la diversité des sentimens.» Peut-être aussi cette fourberie était-elle l'ouvrage des moines de ces contrées, gens corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu'à tirer quelque chose de la libéralité du roi, que son zèle pour la religion exposait plus qu'un autre à ces sortes de surprises.
Tel était l'état de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la secourir. Les chrétiens originaires de l'Europe y possédaient quatre principautés, savoir: celle d'Acre, ou Ptolémaïs, dans laquelle les Vénitiens, les Génois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et celle d'Antioche; sans parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces quatre principales: mais elles se trouvaient investies et resserrées de tous côtés par les Mahométans, dont le plus puissant était Malech-Sala, soudan d'Egypte.
Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis à prendre: c'était de la porter en Palestine ou dans l'Egypte. Les efforts de la plupart des croisades avaient été en Palestine; mais le succès que Jean de Brienne, roi de Jérusalem, avait eu quelques années auparavant en Egypte, où la prise de Damiette avait jeté les Sarrasins dans la dernière consternation, détermina le roi à tourner ses armes de ce côté-là. Les suites funestes de l'expédition de Jean de Brienne ne l'étonnèrent point: comme Louis en connaissait les causes, il espérait éviter les embarras où Jean de Brienne était tombé malgré lui, et qui l'avaient obligé de rendre Damiette aux infidèles. Ce fut donc dans les états de Malech-Sala, appelé dans nos histoires, tantôt soudan de Babylone, tantôt soudan d'Egypte, que le roi se décida à porter la guerre.