[Note 1: Mouskes, évêque de Tournay, p. 93.]
Tandis que cette sanglante scène se passait à Massoure, on vint avertir le roi du péril où était le comte d'Artois. Ce fut le connétable de Beaujeu qui lui porta cette triste nouvelle. «Connétable, s'écria le monarque, courez-y avec tout ce que vous pourrez rassembler de braves, et soyez sur que je vous suivrai de près.»
Mais le corps d'armée que Bondocdar avait posté entre celle du roi et la ville, et qui s'augmentait de moment en moment par le retour et le ralliement des fuyards, s'opposait à ce secours. Les ennemis même faisaient paraître une contenance plus assurée qu'à l'ordinaire, et semblaient vouloir réparer la honte de leur première fuite. Outre le corps dont j'ai parlé, on voyait encore de tous côtés, sur les hauteurs et dans la campagne, diverses troupes qu'il était dangereux de laisser grossir davantage. C'est pourquoi le roi et le connétable firent avancer promptement les bataillons et les escadrons, pour se saisir de quelques postes avantageux, et charger les ennemis dans les endroits où ils ne paraissaient pas en ordre de bataille. Le sire de Joinville fut un des premiers qui donna sur une de ces troupes; ayant devancé ceux qui le suivaient, il aperçut un Sarrasin d'une taille gigantesque qui mettait le pied à l'étrier pour monter à cheval: Je lui donnai, dit Joinville, de mon épée sous l'aisselle, tant comme je pus la mettre en avant, et le tuai tout d'un coup. Mais s'étant un peu trop abandonné à la poursuite des ennemis, il fut coupé par près de six mille Sarrasins qu'il aperçut trop tard, qui vinrent fondre sur son escadron. Le seigneur de Trichâteau, qui portait la bannière, fut tué. Raoul de Vainon fut pris, mais délivré aussitôt par Joinville. Ceux qui l'accompagnaient ayant serré leur escadron, se firent jour l'épée à la main pour gagner une maison voisine, et s'y défendre. Ils étaient la plupart démontés, et furent chargés dans leur retraite: un escadron entier passa sur le corps de Joinville, qui ne fut point pris, parce qu'on le crut mort; il se releva, et gagna la maison avec ses chevaliers. Les infidèles revinrent pour les y forcer, et le combat recommença. Les seigneurs d'Escossé, Raoul de Vainon, l'Oppey et Sugerai y furent blessés: celui-ci fut envoyé par Joinville au comte d'Anjou, qui était le plus à portée de les secourir. Ce prince s'avança aussitôt vers eux et les délivra, après avoir dissipé les ennemis.
Cependant le roi parut en bataille sur le haut d'une colline, d'où il vint fondre, avec un grand bruit de trompettes, de tambours et de timbales, sur l'armée sarrasine, qu'il fit attaquer l'épée et la lance à la main: la charge fut terrible, mais elle fut courageusement soutenue. Ce vaillant prince, monté sur un grand cheval de bataille, était dans l'impatience de charger lui-même; mais, par le conseil du seigneur Jean de Vallery, grand capitaine, et très-expérimenté, il s'avança vers la droite, pour s'approcher du Nil. Les Sarrasins dont les troupes grossissaient toujours, firent aussi approcher leur aile gauche de la rivière. Le choc fut rude en cet endroit; quelques escadrons français plièrent. Ils abandonnèrent le roi, et s'enfuirent vers le camp du duc de Bourgogne; mais, comme leurs chevaux étaient extrêmement fatigués, la plupart portèrent la peine de leur lâcheté, en se noyant dans la rivière qu'il fallait passer pour gagner le camp.
Bientôt tout retentit de la nouvelle du danger où était le roi. Le connétable de Beaujeu, qui était à la tête de six cents cavaliers, délibéra avec Joinville sur ce qu'il y avait à faire pour lui donner du secours; mais s'apercevant que, pour aller droit à lui, il fallait percer un corps d'environ deux mille Sarrasins, qui était entre eux et le roi, et qu'il aurait été difficile de rompre, ils résolurent de prendre un détour pour les éviter. Ils trouvèrent sur leur route un ruisseau sur lequel il y avait un petit pont. Quand ils y furent arrivés, Joinville fit remarquer au connétable l'importance de garder ce passage, parce que si les ennemis s'en rendaient maîtres, ils pourraient, vu le grand nombre de leurs troupes, venir prendre l'armée en flanc, et envelopper le roi. Le connétable approuva la sagesse de ce conseil; il laissa Joinville dans ce poste, avec le comte de Soissons, le seigneur Pierre de Noville, et environ cinquante gentilshommes, et alla joindre le roi.
Il le trouva faisant des choses si prodigieuses, qu'il aurait fallu en être témoin pour les croire. On le voyait partout, soit pour soutenir ses gens lorsqu'ils chancelaient, soit pour achever de rompre les ennemis lorsqu'ils commençaient à plier. Une fois son ardeur l'emporta si loin des siens, qu'il se vit tout à coup seul au milieu de six Sarrasins qui tenaient les rênes de son cheval, et s'efforçaient de l'emmener prisonnier; mais il fit de si grands efforts de la masse et de l'épée, que les ayant tous tués ou mis hors de combat, il était déjà libre lorsqu'on arriva pour le dégager. C'est à cette valeur plus qu'humaine, dit Joinville, que l'armée fut redevable de son salut, et je crois que la vertu et la puissance qu'il avoit lui doubla lors de moitié par le pouvoir de Dieu.
Ce brave sénéchal, de son côté, campé sur son pont avec sa petite troupe, faisait si bonne contenance que les infidèles n'osèrent l'attaquer que de loin, et à coups de traits: il y reçut cinq blessures, et son cheval quinze. Telle était l'intrépidité de ces anciens preux, qu'au milieu de tant de périls, la bravoure de ces seigneurs leur permettait encore de se réjouir et de plaisanter. Un jour, quand nous fûmes retournés, dit Joinville[1], de courir après ces vilains, le bon comte de Soissons se railloit avec moi, et me disoit: Sénéchal, laissons crier et braire cette quenaille, et par la creffe Dieu, ainsi qu'il juroit, encore parlerons-nous, vous et moi, de cette journée, en chambre, devant les dames. Quelque temps après, le connétable revint avec les arbalétriers, qu'il rangea le long du ruisseau, ce qui fit perdre aux ennemis toute espérance de forcer le passage: aussitôt ils s'enfuirent, et laissèrent les croisés en paix.
[Note 1: Joinville, p. 17.]
Alors Joinville, par ordre du connétable, alla joindre le roi, qui, vainqueur partout, se retirait dans son pavillon. Le fidèle sénéchal lui ôta son casque, qui l'incommodait par sa pesanteur, et lui donna son chapel de fer, qui étoit beaucoup plus léger, afin qu'il eût vent. Ils marchèrent ensemble, s'entretenant de cette malheureuse journée, lorsque le prieur de l'hôpital de Ronnay vint lui baiser la main toute armée, et lui demanda s'il savait des nouvelles du comte d'Artois, son frère. Tout ce que je sais, répondit le saint roi, c'est qu'il est maintenant au ciel. On regardait alors comme autant de martyrs ceux qui perdaient la vie dans ces guerres de religion. Le bon chevalier, pour lui ôter une si triste idée, voulut lui parler des avantages qu'on venait de remporter. «Il faut louer Dieu de tout, dit Louis, en l'interrompant, et adorer ses profonds jugemens.» Aussitôt les larmes commencèrent à couler de ses yeux: spectacle qui attendrit tous les seigneurs de sa suite, qui furent moult oppressés d'angoisse, de compassion et de pitié, de le voir ainsi[1].
[Note 1: Joinville, loc. cit.]