En même temps l'un des principaux émirs, nommé Gemaledin, entra dans Charmasac avec un corps considérable de troupes; et trouvant le roi environné de gens qui songeaient bien moins à le défendre qu'à l'empêcher d'expirer, il se saisit de sa personne et de tous ceux qui s'empressaient à la soulager: les deux princes ses frères, Alphonse et Charles, tombèrent aussi entre les mains des infidèles. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous ceux qui se retiraient par terre, seigneurs ou simples soldats, subirent le même sort; les uns plus tôt, les autres plus tard, tous furent tués ou pris. L'oriflamme, tous les autres drapeaux, tous les bagages, furent conduits en triomphe à Massoure avec les captifs, dont le nombre était si grand, qu'ils y furent entassés les uns sur les autres. Le destin de ceux qui étaient sur le Thanis ne fut pas plus heureux. Il n'y eut que le légat, le duc de Bourgogne, et quelques autres, montés sur de grands vaisseaux, qui eurent le bonheur d'échapper. Les autres bâtimens moins forts, investis de tous côtés, ou périrent par le feu grégeois, ou demeurèrent a la merci des barbares. Tout ce qu'il y avait de malades fut impitoyablement massacré: on ne fit grâce qu'aux gens de marque dont on espérait tirer une grosse rançon. Joinville, que son extrême faiblesse avait obligé de s'embarquer, eut aussi le malheur d'être enveloppé. Il fit jeter l'ancre au milieu du fleuve; mais ayant vu dans le moment quatre grands vaisseaux ennemis qui venaient l'aborder, il délibéra avec ses chevaliers sur ce qu'il y avait à faire: tous convinrent qu'il fallait se rendre, excepté un sien clerc, qui disait que tous devaient se laisser tuer afin d'aller en paradis: Ce que ne voulûmes croire, dit-il avec sa naïveté ordinaire, car la peur de la mort nous pressoit trop fort. Il se rendit, de l'avis de ceux qui étaient en sa compagnie, après avoir jeté dans la rivière un petit coffre où il y avait toutes ses pierreries et ses reliques. Comme il était presque mourant, il courait risque d'être tué; mais un de ses mariniers, pour lui sauver la vie, dit aux infidèles que ce chevalier était cousin du roi. Sur cela, un sarrasin qui voulait le faire son prisonnier, vint à lui, et lui dit qu'il était perdu s'il ne le suivait et n'entrait dans son vaisseau. Il y consentit, et s'étant fait attacher à une corde, il se jeta dans l'eau avec le Sarrasin même, qui se fit tirer avec lui dans le vaisseau. Il fut conduit à terre, où d'autres Sarrasins voulaient le tuer; mais celui qui l'avait pris, le tenant embrassé, criait de toute sa force: C'est le cousin du roi, ne le tuez pas! Cela lui sauva la vie, et même le fit traiter avec assez d'humanité, jusque-là qu'un seigneur sarrasin lui fit prendre un breuvage qui le guérit en peu de jours de la maladie dont il était attaqué, et qui l'avait mis presqu'à l'extrémité.
Il fut conduit au commandant de la flotte, qui lui demanda s'il était cousin du roi: il répondit que non, et que c'était un de ses mariniers qui avait dit cela de lui-même. Il lui demanda s'il n'était pas allié de l'empereur Frédéric; il répondit qu'il l'était par sa mère. Le général lui répartit qu'à la considération de ce prince qu'il estimait, il aurait des égards pour lui.
Il eut la douleur de voir égorger en sa présence un grand nombre de malades, et entr'autres ce brave prêtre messire Jean de Vaisy, son aumônier, dont j'ai parlé, qui avait attaqué et mis en fuite six Sarrasins. Ayant fait dire par le Sarrasin dont il était prisonnier, aux officiers qui présidaient à ce cruel massacre: Qu'ils faisoient grand mal, et contre le commandement de leur grand Saladin, qui disoit qu'on ne devoit tuer ni faire mourir homme depuis qu'on lui avoit fait manger de son pain et de son sel, ils répondirent qu'ils le faisaient ainsi par compassion pour leur misère, et pour leur épargner les douleurs que la maladie leur causait.
Louis, dans sa prison, parut aussi grand que sur le trône, sur le pont de Taillebourg et à la descente à Damiette. On ne lui avait laissé que son bréviaire; il le prit de la main de son chapelain, et le récita avec autant de tranquillité que s'il eût été dans l'oratoire de son palais. Les barbares eux-mêmes admirèrent sa constance plus qu'héroïque. Il était si faible qu'il fallait le porter lorsqu'il voulait faire un pas: il manquait des choses les plus nécessaires; au commencement il n'eut pour se couvrir la nuit, qu'une vieille casaque qu'un prisonnier lui donna; il était dénué de presque tout secours; jamais rien ne put l'ébranler. Un seul homme nommé Isambert, composait tout son domestique; il lui préparait à manger, faisait son pain, et lui tenait lieu de toute cette foule d'officiers, si empressés pour le service des rois. Tout faible et tout malade qu'il était, il ne lui échappa jamais ni signe de chagrin, ni mouvement d'impatience. Il récitait tous les jours son bréviaire avec son chapelain, et se faisait lire toutes les paroles de la messe, excepté celles de la consécration.
La santé de Louis étant si affaiblie qu'il pouvait à peine se soutenir, le sultan Almoadan appréhenda enfin de le voir mourir, de perdre la grosse rançon qu'il en espérait, et de ne pouvoir rentrer en possession de la ville de Damiette. Cette crainte le fit changer tout-à-coup de conduite à l'égard de son prisonnier. Il lui permit de faire venir des étoffes, lui fit présent de deux vestes de taffetas noir, fourrées de vair, avec une garniture de boutons d'or; lui donna ses gens pour le servir, avec ordre de lui fournir tout ce qu'il demanderait. Enfin il lui envoya ses médecins, qui lui firent prendre un breuvage qui le guérit en quatre jours. Le temps dont je parle était, chez les mahométans, un siècle de lumière; ils cultivaient les sciences, et entre autres la médecine, avec succès.
Quelque temps après le lieutenant du sultan fit monter à cheval le sire de Joinville, et le faisant marcher à côté de lui, il le conduisit au lieu où était le roi avec les deux princes ses frères. Là étaient aussi plusieurs seigneurs, et plus de dix mille autres captifs de toute condition; mais les prisonniers de marque séparés des autres, et ceux-ci renfermés dans une espèce de parc, clos de murailles.
Au bout de quelques jours, un des principaux officiers sarrasins y arriva avec des soldats, et, faisant sortir du parc les prisonniers les uns après les autres, on leur demandait s'ils voulaient renoncer Jésus-Christ: ceux qui répondaient que non avaient la tête tranchée dans le moment; ceux qui renonçaient étaient mis à part.
Joinville et les autres seigneurs furent mis dans un quartier de réserve que les infidèles faisaient exactement garder, et le roi dans une tente, entourée pareillement d'une forte garde. Le dessein du soudan, en les faisant ainsi séparer, était de traiter en même temps avec le roi, d'une part, et de l'autre avec les seigneurs.
Almoadan leur envoya un de ses émirs, avec un truchement qui leur demanda s'ils voulaient traiter de leur délivrance, et leur dit de choisir quelqu'un d'entre eux pour convenir de leur rançon. Ils choisirent le comte Pierre de Bretagne, auquel on proposa d'abord de remettre entre les mains du soudan quelques-unes des forteresses que les chrétiens tenaient encore dans la Palestine. Le comte répondit que la chose n'était pas en leur disposition, mais en celle de l'empereur Frédéric, comme roi de Jérusalem, et que ce prince n'y consentirait pas. On lui proposa en second lieu de rendre au soudan quelques places qui dépendaient des chevaliers du Temple, ou de ceux de l'Hôpital. Le comte répondit que cela était impossible, parce que ceux à qui l'on en confiait la garde faisaient un serment particulier, en y entrant, de ne rendre aucunes places pour sauver la vie à qui que ce fût. L'officier mahométan répondit en colère, qu'il voyait bien qu'ils ne voulaient pas être délivrés, et que bientôt ils seraient traités comme ils venaient d'en voir traiter tant d'autres; et ensuite il congédia le comte de Bretagne et les envoyés qui l'avaient accompagné.
On leur en donna la peur toute entière: un moment après ils virent venir vers eux un grand nombre de jeunes soldats, ayant à leur tête un vieillard musulman qui paraissait un homme de distinction; il leur fit demander par un truchement s'il était vrai qu'ils crussent en un seul Dieu, qui fût né, crucifié et mort pour eux, et ensuite ressuscité. Ils répondirent tous avec fermeté qu'ils le croyaient; mais la repartie qu'il leur fit les surprit beaucoup. «Si cela est, leur répondit-il, ne vous découragez point dans l'état malheureux où vous vous trouvez: vous souffrez, mais vous n'êtes pas encore morts pour lui comme il est mort pour vous; et, s'il est ressuscité lui-même, il aura le pouvoir de vous délivrer bientôt de votre captivité.» Après avoir parlé de la sorte, il se retira. Comme on ne devait guère attendre une pareille morale de la part d'un mahométan, les prisonniers tirèrent de là un bon augure pour leur délivrance.