Traité de paix avec le roi d'Angleterre.
Une autre négociation, commencée dans le même temps avec l'Angleterre, mais qui ne fut terminée que l'année suivante, excita de grandes rumeurs. On peut dire que ce fut proprement l'ouvrage du roi. Les gens de son conseil n'oublièrent rien pour l'en détourner. Ce que la noblesse avait de mieux intentionné pour la gloire de la nation, s'y opposa; tout fut inutile. C'est la seule fois, dit Mézerai, qu'il lui arriva de choquer la volonté de ses parens.
Depuis plus de cinquante ans qu'on était en guerre avec les Anglais, on n'avait pu faire de paix, les uns demandant trop, les autres n'offrant pas assez. Henri cependant ne désespérait pas de recouvrer, par la négociation, ce que son père avait perdu par sa félonie. C'était ce qui l'avait amené à Paris, et l'y avait fait prodiguer caresses et présens pour gagner les confidens de Louis; mais, s'il avait remarqué beaucoup de bonne volonté, il s'aperçut en même temps, dit son historien, qu'elle était moins forte que la crainte du baronage. Peu rebuté de cette tentative, il essaya de se faire mettre sur la liste de ceux à qui le roi faisait faire des restitutions: la réponse ne fut pas favorable.[1] Tout récemment encore, il venait d'envoyer le comte de Leicester, son beau-frère, avec plusieurs autres grands seigneurs d'Angleterre, pour réclamer les provinces tant de fois demandées. Ils osèrent représenter que, la trève étant sur le point de finir, la restitution des domaines confisqués était le seul moyen d'éviter une guerre funeste aux deux nations; qu'il était contre la justice de punir le fils des fautes du père; que cette faute, en un mot, quelque grande qu'elle pût être, était assez expiée par une si longue privation de tant de riches possessions. Les ambassadeurs étaient accompagnés de ceux de Richard, frère de Henri, nouveau roi des Romains, qui, de son côté, redemandait le Poitou, qui lui avait été donné en apanage, trente ans auparavant. Louis les reçut tous avec bonté; mais les princes, ses frères, les seigneurs de la cour, le peuple même, ne leur témoignaient qu'indignation, et mépris. Désespérés des sarcasmes dont on ne cessait de les accabler en toutes rencontres, peu satisfaits d'ailleurs de la réponse du monarque, qui, sans leur dire rien de positif, remit l'affaire au parlement, qu'il devait convoquer au carême prochain, ils ne virent d'autre parti à prendre que de retourner porter à leur maître de si tristes nouvelles; mais, en partant, ils laissèrent à Paris l'abbé de Westminster pour continuer la négociation. Pendant que l'abbé de Westminster en était occupé, les grands seigneurs d'Angleterre, bien plus jaloux encore de leurs priviléges et de leurs prérogatives, qu'ils n'étaient chagrins de la puissance du roi de France, étaient fort brouillés avec leur roi. Comme ils appréhendaient que saint Louis, en cas de division, ne prît contre eux le parti de Henri, ils disputèrent au monarque français quelques-uns de leur corps, avant l'assemblée du parlement qu'ils devaient tenir à Oxfort, pour le prier de ne se point mêler des affaires d'Angleterre, l'assurant que tout leur but, en ce parlement, était de réformer les abus qui s'étaient glissés dans le gouvernement, et qu'il ne s'y ferait rien que pour le bien commun du royaume, et pour la tranquillité de l'Europe. On ne sait point la réponse que fit le roi; mais il paraît qu'alors il ne voulut point entrer dans ces démêlés.
[Note 1: Matthieu Paris, p. 955 et 958.]
Il s'agissait, dans ce parlement, surtout de deux choses. La première, de remettre en vigueur toutes les lois contenues dans la fameuse grande chartre; et la seconde, d'obliger Henri à faire sortir d'Angleterre les Poitevins. On désignait par ce nom les quatre fils du comte de la Marche[1], qui étaient frères du roi d'Angleterre. Isabelle d'Angoulême, sa mère, après la mort de Jean-Sans-Terre, son mari, père de Henri, s'étant remariée à ce comte, ces quatre seigneurs avaient passé en Angleterre, où le roi les avait comblés de bienfaits: leur grand crédit avait donné de l'ombrage aux Anglais. Ils furent forcés de remettre leurs châteaux entre les mains du parlement, et de repasser dans leur pays, avec tous les Français et les autres étrangers qu'ils avaient attirés en grand nombre. Pour les empêcher d'amener des troupes de France, où ils possédaient beaucoup de terres, la noblesse anglaise se saisit de tous les ports; et, après s'être confédérée, elle marcha en armes à Oxfort, pour y tenir le parlement.
[Note 1: On a parlé ci-devant de lui.]
Comme ce parti était le plus fort, et que le roi n'avait dans ses intérêts que ces quatre seigneurs, Richard, son frère, et peu d'autres, ils le contraignirent, et le prince Richard, son fils, à jurer de nouveau l'observation de la grande chartre, et à consentir au départ des seigneurs de la Marche. Ceux-ci furent contraints d'obéir. Ils s'embarquèrent pour repasser en France, et ils eurent le chagrin de se voir enlever une très-grosse somme d'argent, qu'ils espéraient emporter d'Angleterre, et qui fut confisquée, afin de l'employer pour le bien du royaume, selon que le parlement le jugerait à propos. Ils abordèrent à Boulogne: d'où ils envoyèrent demander au roi la permission de passer par la France, pour se retirer sur leurs terres. Elle leur fut d'abord refusée, à l'instance de la reine Marguerite, qui les haïssait, parce qu'ils avaient très-mal agi envers la reine d'Angleterre, sa soeur, dans le temps qu'ils avaient été à la cour de Henri. Le roi, touché de leur malheur, leur accorda, quelque temps après, des passe-ports. Henri, ayant satisfait son parlement, en consentant au départ des seigneurs de la Marche, reprit la négociation avec le roi de France, dont l'abbé de Westminster était chargé.
On ignore quels ressorts le prélat anglais put faire jouer pour y réussir; tout ce qu'on sait, c'est que son séjour à Paris fut très-avantageux au monarque anglais. Bientôt le comte de Leycester revint en France, accompagné de Pierre de Savoie, du grand justicier d'Irlande, Hugues Bigol; et tout fut réglé en peu de temps, sans qu'il parût autre chose d'une négociation si épineuse, que beaucoup de courses et de voyages de part et d'autre.
Traité de Louis avec le roi d'Angleterre.
Louis, par ce traité, déclare, 1.° qu'il cède au roi d'Angleterre ses droits sur le Limousin, le Périgord, le Quercy, l'Agénois, et la partie de la Saintonge qui est entre la Charente et la Garonne, mais avec la réserve de l'hommage des princes, ses frères, si toutefois Henri peut prouver, devant des arbitres dont on conviendra, qu'il a de justes prétentions sur la terre que le comte de Poitiers tient dans le Quercy, du chef de sa femme; 2.° qu'il s'oblige, en cas que l'Agénois ne revienne pas à la couronne, d'en donner la valeur en argent, et cependant d'en payer le revenu, qui fut estimé dans la suite à trois mille sept cent vingt livres; 3.° qu'il n'inquiétera point le monarque anglais sur tout le passé, comme d'avoir manqué à rendre les hommages, à faire les services, à payer certains droits et autres charges semblables; 4.° qu'il donnera et livrera au roi Henri la somme nécessaire pour entretenir, pendant deux ans, cinq cents chevaliers, que le prince anglais devait mener à la suite de Louis, contre les mécréans et ennemis de la foi: Ce qu'il n'accomplit pas, dit un auteur contemporain[1], quoiqu'il eût reçu ce payement évalué à cent trente-quatre mille livres.