L'assemblée fut fort nombreuse, personne ne sachant ce qu'on y devait traiter. Mais bientôt on ne douta plus de l'intention du monarque, lorsqu'on le vit entrer dans l'assemblée, tenant à la main la couronne d'épines qu'il avait été prendre à la Sainte-Chapelle. Il s'assit sur le trône qu'on lui avait préparé; puis, avec cette éloquence douce, vive et touchante, qui lui était naturelle, il peignit avec les plus vives couleurs les maux qui affligeaient la Terre-Sainte, protesta qu'il était résolu d'aller au secours de ses frères menacés du plus terrible esclavage, exhorta enfin tous les vrais serviteurs de Dieu à se croiser à son exemple pour venger tant d'outrages faits au Sauveur du monde, et tirer l'héritage des chrétiens de la servitude où leurs péchés les tenaient depuis si long-temps.
Le légat, Simon de Brie, cardinal du titre de Sainte-Cécile, parla ensuite avec tout le zèle et l'éloquence que demandait une si grande entreprise, et sur-le-champ, le roi, ses trois fils aînés, Philippe, Jean, comte de Nevers, et Jean, comte d'Alençon, prirent la croix des mains du légat, ainsi que le comte de Flandre, le comte de Bretagne, Beaujeu, sire de Montpensier, le comte d'Eu, Alphonse de Brienne, Guy de Laval, et plusieurs autres seigneurs.
Dès qu'on sut dans les provinces que Louis marchait contre les infidèles, chacun s'empressa de s'enrôler sous ses étendards. Le roi de Navarre, son gendre, s'engagea d'abord, et fit prendre la croix au jeune prince Henri, son frère, et à tous les jeunes chevaliers de ses états d'Espagne et de Champagne. Le jeune comte d'Artois, neveu du roi, fils de Robert, tué à Massoure, résolu d'aller venger la mort de son père, prit aussi la croix; le duc de Bourgogne, son parent, soit zèle pour la religion, soit amour pour la gloire, témoigna la même ardeur pour cette expédition. Toute la noblesse du royaume imita leur exemple. On compte parmi les plus considérables, les comtes de Saint-Paul, de Vendôme, de la Marche et de Soissons; Gilles et Hardouin de Mailly, Raoul et Jean de Nesle, les seigneurs de Fiennes, de Nemours, de Montmorency, de Melun, le comte de Guines, le sire de Harcourt, Matthieu de Roye, Florent de Varennes, Raoul d'Etrées, Gilles de la Tournelle, Maurice de Craon, Jean de Rochefort, le maréchal de Mirepoix, Enguerrand de Bailleul, Pierre de Saux, Jean de Beaumont, et grand nombre d'autres, dont les noms ne subsistent plus aujourd'hui.
Cependant plusieurs personnes blâmèrent cette expédition; on alla même jusqu'à la traiter de pieuse extravagance, qu'un roi sage ne devait ni projeter, ni autoriser. C'est, encore de nos jours, la plus commune opinion sur ces entreprises de nos ancêtres. Je n'entreprendrai point de le justifier sur ce point, quant à présent, ni de prouver que s'il y a de la faute, ce fut moins celle de Louis que celle de son siècle: dans un temps plus éclairé, il eût sans doute épargné cette tache à sa gloire, si c'en est une. Il y a beaucoup de témérité à condamner certaines actions des grands rois. Il faut, pour les juger équitablement, se transporter dans les siècles où ils ont vécu; il faut examiner les usages de leur temps, et quelles en étaient les moeurs. D'ailleurs le roi ne forçait personne à se croiser; c'était l'effet des exhortations des légats du pape et des ecclésiastiques du temps. Tous ces seigneurs qui accompagnaient le roi, avec leurs chevaliers, y allaient volontairement et à leurs dépens. Ils croyaient faire une action méritoire en allant combattre contre les infidèles; et, s'ils y mouraient, gagner la couronne du martyre: c'était une opinion fortement gravée dans le coeur de toutes les nations de l'Europe, comme on le voit par le grand nombre de croisades qu'elles ont entreprises. Si l'on était bien persuadé de la droiture des sentimens de saint Louis, on serait plus circonspect à blâmer sa conduite: il consultait principalement son zèle, et abandonnait le surplus à la Providence de Dieu. Il faut encore convenir que ces expéditions n'ont fait aucun tort à son royaume pendant son absence; qu'il n'a jamais été plus puissant, et ses peuples plus heureux. Il les a fait jouir d'une paix continuelle que ses voisins ont toujours respectée.
Le pape ne manqua pas de se servir de cet exemple du roi de France, pour animer tous les princes chrétiens à secourir la Palestine. Il envoya des légats ou des lettres en Angleterre, en Espagne, en Pologne, en Allemagne, à Constantinople, en Arménie; il écrivit même au grand kan des Tartares, qu'il savait être très-jaloux des progrès de Bondocdar, et assez disposé à faire diversion en faveur des chrétiens.
Le roi cependant continuait ses préparatifs avec un zèle que la religion peut seule inspirer; mais ne prévoyant pas pouvoir s'embarquer sitôt pour la Palestine, il y envoya du secours avec une procuration au brave Geoffroy de Sargines, pour emprunter de l'argent en son nom: ce qui servit à retenir une multitude de gens que la disette allait forcer de déserter.
Une des causes de la désolation de cette malheureuse chrétienté, étaient les funestes divisions qui régnaient entre les Vénitiens et les Génois. Le roi n'oublia rien pour les engager à faire la paix. Les deux républiques, sur ses instances, nommèrent des plénipotentiaires; leurs differens intérêts furent soigneusement discutés; rien néanmoins ne fut conclu: tant la haine est opiniâtre, lorsqu'elle est née de la jalousie et de la cupidité! Louis gémit en secret d'une obstination que ni la gloire, ni la religion ne pouvaient vaincre; il n'en fut pas moins ardent à la poursuite de ses pieux desseins.
Il était question surtout de se procurer de l'argent pour les dépenses nécessaires. C'était un usage très-ancien dans ces guerres saintes de faire contribuer les ecclésiastiques; usage établi dès la naissance des croisades, non toutefois sans beaucoup de contradiction de la part du clergé. Ou voit plusieurs lettres des papes, qui lui reprochent avec amertume de refuser à Jésus-Christ ce qui n'est proprement que son patrimoine, tandis que les laïcs lui sacrifient avec joie et leurs biens et leur vie. Le pape Clément accorda pour quatre ans au monarque la dixième partie du revenu des ecclésiastiques, qui murmurèrent beaucoup, firent des assemblées, écrivirent au pontife, pour lui exposer la misère où le clergé était réduit par les sommes précédemment payées. On leur reprocha l'indécence de leurs plaintes, sous un roi qui prodiguait son sang et ses biens dans une guerre tant prêchée par les ministres de la religion.
Alors le sacerdoce et l'empire agissaient de concert; il n'y avait personne à qui recourir. Il fallut obéir, et donner à l'autorité ce qu'on refusait à la piété.
On imposa en même temps une taxe tant sur les bourgeois des villes, que sur les gens de la campagne; imposition qui n'excita ni plaintes, ni murmures. Elle fut faite avec un tel ordre, que personne ne se trouva surchargé: ceux à qui le travail et l'industrie fournissaient à peine la nourriture, n'y furent point compris, et l'on prit les mesures les plus sages pour éviter les injustices trop ordinaires dans les répartitions.