« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en portant les mains sur moi.

- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil.

Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un baiser.

Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère, mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là, immobile, comme pétrifié, elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était venue.

A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère, Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part.

Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut, par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un charmant aspect.

Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait pas de regarder.

Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter dans les ombrages.

Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la suivirent lorsqu'elle entra dans la maison.

Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha, et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait un épis de maïs rôti, assise dans la mousse.