« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. »
Mardona continua à rire de plus en plus fort.
« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib froissé.
Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement.
CHAPITRE XVII
La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le résultat d'un acte de désespoir de Sukalou.
Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément, qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour, enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais, voilà, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups, ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non, Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux.
Là-dessus il se rendit à l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec un nouveau zèle. Il se transporta de village en village, sur ses longues jambes maigres, et partout il annonça la révélation qui lui avait été faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mère de Dieu et lui gagna ainsi un grand nombre de disciples.
Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se réunirent dans la maison de Wewa, où le premier office divin fut célébré avec une grande solennité. On remarquait dans le nombre Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la cérémonie. Ce ne fut que vers la fin, lorsque l'assemblée entonna un pieux cantique, que Wewa entra dans la salle, à longues et lentes enjambées. Elle portait sur la tête une sorte de couronne en paillettes d'or qui la faisait ressembler à une fiancée valaque. Sur les épaules, elle avait un manteau de satin rouge, doublé et garni de lapin blanc. Ses pieds étaient serrés dans des bottes bleues en maroquin, à talons d'argent; enfin elle disparaissait littéralement sous une pluie de ducats, de perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, à cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tête et parlait d'une voix sourde et profonde, comme un homme.
A sa vue, les assistants se jetèrent à genoux. Elle les bénit en étendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse, où brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres fausses.