- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. »
Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger, avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et apporta sur la table la soupière fumante.
Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une façon si exquise.
«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous aujourd'hui.
- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla
Mardona en souriant.
Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement.
CHAPITRE XIX
Sabadil passa le jour suivant à Fargowiza-polna, près de la Mère de Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, très tard. Il avait quelques affaires à régler. Son intention était de repartir aussi vite que possible chez les Ossipowitch. Mais voilà que, le matin, un juif arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant à tout prix lui acheter un de ses chevaux. Il reçut aussi la visite de plusieurs vieillards du voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se débarrasser. Il prit donc encore son dîner à Solisko, se promettant bien de se mettre en route après la table. Il était justement en train d'atteler, et prenait déjà son fouet pour le départ, lorsqu'un véhicule arriva, à toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y était assise, parée et souriante.
« Qu'est-ce que cela signifie? » se demanda Sabadil.
Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur.