Au bout d'un instant, Nimfodora entra.

Sofia l'embrassa. Nimfodora resta là, les yeux baissés, très pâle. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son âme, et il eût considéré comme un péché de toucher seulement le bord de son vêtement devant un tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret aux lèvres.

Il neigeait. Il neigeait des flocons si épais, qu'on n'apercevait, qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles étincelantes s'élevaient autour des chaumières et des seigneuries. Chacun restait chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalité qui lui était offerte.

Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le matin, autour de la grande table ronde…. La fumée de leurs longues pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achéronien. Lorsque le crépuscule envahit la chambre de sa lueur grisâtre, ceux qui s'y trouvaient ne se distinguèrent pas plus à trois pas de distance qu'au travers de la fumée d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mêmes ne se reconnaissaient pas d'un bout de la table à l'autre.

Peu à peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui étaient assis sur le banc du poêle et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait.

Mardona entra sans être remarquée. Elle s'assit tranquillement à côté de son père, et le regarda jouer. Vis-à-vis se tenait Sabadil, qui examinait les cartes de Kenulla par-dessus son épaule, tandis que Nimfodora était établie sur une chaise plus loin, contre la muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil.

Tout à coup la lumière se fit. Anuschka entra brusquement, portant une grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune homme n'étaient pas arrêtés sur elle. Elle se retourna vivement et saisit un regard qu'il échangeait avec Nimfodora. L'instant d'après, Sabadil était replongé dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbée. Mais Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitôt. Elle sentit une douleur brûlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang affluèrent à son cerveau; toutefois elle n'était pas femme à perdre son empire sur elle-même, bien qu'un nuage épais couvrît sa vue, et qu'elle fût en proie à la jalousie la plus impétueuse.

Son visage calme et froid ne trahit aucune des émotions qu'elle éprouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fièvre, quelle attention, elle épiait le moindre geste de Sabadil, le plus léger mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intérêt, et examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour réparer le désordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le maintien de Nimfodora.

Lorsque Sabadil remonta en traîneau, ce soir-là, pour retourner chez lui, il aperçut Sofia sur la route, malgré la neige et la tourmente.

« Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effrayé.