Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude, sous les grands arbres.
Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil, son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux superbes plumes de paon.
Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans l'air en chantant.
Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives.
Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille, absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une note étrange.
Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds, la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de vanille remplissait l'air.
Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche, complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant très surpris.
Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui, comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine.
Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres.
Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait, car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes, jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds.