- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air.
- Comment? ce ne sont pas des chrétiens?
- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils n'adorent pas les saints.
- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? »
Le juif ne fit pas de réponse.
« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs, très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints qu'ils en ont l'air.
- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?
- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement comme pour la danse.
- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement intrigué.
- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.