Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un moment, Mardona demanda à boire.

« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.

- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. »

Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut aussitôt.

« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous une bonne nuit! »

Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité.

Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline, il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la lune.

Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors, tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme une bannière, d'un geste vainqueur.

CHAPITRE IV

C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre; les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais, comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les mouches qui voltigeaient aux vitres.