Et en parlant il ne pouvait s'empêcher de rire de la bonne idée qu'il avait eue. II se remit à attaquer le rôti avec un nouvel appétit; il avalait aussi de grandes gorgées de vin en faisant claquer sa langue contre son palais, en clignant de l'oeil et en léchant ses lèvres surmontées d'une moustache aux poils hérissés et taillés en brosse.

C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra à ce moment, portant une lourde corbeille, qu'il déposa par terre, devant le buffet. Cette corbeille suffit pour ravir à Sukalou toute sa tranquillité, tout son plaisir; il la contempla à la dérobée, finit son vin plus vite qu'il n'en avait l'intention, faillit s'étrangler avec l'os du rôti qu'il était en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde, regardant toujours la corbeille, derrière sa main à demi fermée, enfin se dirigea du côté du buffet. Là il prit une troisième pincée de tabac, se frotta vivement le crâne de la paume de sa main, et enfin regarda vivement ce que renfermait la corbeille.

Il profita d'un moment où l'attention de tous était arrêtée sur Barabasch, qui avait tiré de sa poche deux superbes perdreaux et les avait posés sur la table. Mais cet instant suffit à Sukalou. Il souleva le couvercle de la corbeille et le referma très vite. Il courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans sa corbeille, et il était satisfait!…

« Quel homme que ce Barabasch! »

Il l'embrassa avec effusion.

«Voilà un ange incarné sur la terre, et qui n'est heureux que lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la bénédiction divine. Quelles belles ruches à miel tu as dans ton jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou pourrait-il élever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prières pour le salut de son âme! Et lorsqu'il a mal à la gorge, et que la poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel pour se soulager, où le prendrait-il, ce miel? avec quoi l'achèterait-il, si tu ne te trouvais là, mon petit Barabasch doré? C'est alors que tu donnes essor à ta générosité et que tu fais cadeau au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel.

- J'en ai précisément là, dans ma corbeille, que je porte à la seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu.

- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre
Sukalou est réellement malade: il tousse constamment. »

Au même instant, Sukalou eut un accès de toux terrible, qui ne diminua et ne passa complètement que lorsque Jehorig se mit à lui tambouriner sur le dos, de toute la force de ses deux poings.

« Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig, entends-tu comme je tousse? »