- Oui. II me plaît de le garder. Tu m'entends? » Elle fit un signe à sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand dédain. Mais cela lui était égal. Le mépris que lui témoignait Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion était nourrie par le respect qu'on témoignait à la Mère de Dieu, par l'obéissance aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait à Sabadil que d'elle émanait une lumière qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la trouvait belle aussi, plus belle que jamais.

Barabasch le suivait des yeux d'un air étrange. Il soupçonnait en lui un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il lui témoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrière le dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion, la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude, resta près de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y avait toute la chambre, un abîme donc, un vrai désert à franchir.

Il hésitait.

« Eh bien, Wadasch, où restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de commandement. Viens ici, à mes pieds. »

Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillèrent, fléchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et même Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de lui. Il se sentit défaillir. Il tomba à genoux. Mardona s'avança gracieusement à sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le baiser de paix.

« Allons-nous-en », s'écria tout à coup Sukalou.

Il se jeta à genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit très vite, son pot de miel à la main. Barabasch le suivit. Sabadil, seul, hésita. Enfin il se décida à sortir. Il monta à cheval et s'éloigna sur la route lentement. Tout à coup une angoisse inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et retourna à la métairie à travers champs.

Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait tourbillonner des feuilles sèches, jaunes et rouges, dans la cour, devant la maison de la Mère de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tête basse et absolument pâle. Ils entrèrent tous deux dans sa maison.

Une jalousie terrible, une frayeur étrange s'emparèrent de Sabadil. Son coeur battait à se rompre. La tête lui faisait mal. Une grande chaleur lui montait au cerveau et menaçait de l'étouffer.

Il descendit de cheval près de la haie, s'arrêta tout près et tendit l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva à ses oreilles. Il ne se trompait pas: ils priaient…. Wadasch et la Mère de Dieu priaient ensemble dans l'enceinte sacrée et solitaire. Sabadil se frappa le front du poing à trois reprises.