Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lèvres à plusieurs reprises.

« Enfin, voyons! Que reproches-tu à Sukalou?

- Elle me poursuit, répondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsède de son amour. Malheureux que je suis! cette insensée, cette baba….

- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans, pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il être vieille, par hasard? Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans déjà que mon pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis à un coeur de femme, après un si long veuvage, d'aspirer à un peu d'amour? N'est-on pas jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnément. Et qui est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chéri, mon petit pigeon, mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu insensible?

- Ma vocation est de prier et de faire pénitence, et non de courtiser de vieilles femmes.

- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard?» s'écria Wewa
Skowrow.

Et vraiment elle avait le droit de s'en étonner, car, après tout, elle était fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourbé, aux beaux yeux noirs et pétillants, et à la petite bouche rose, était fort appétissant quoique un peu large. Quant à ses mains, elles étaient charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus jolis pieds du monde.

« Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immédiatement! continua Wewa. Puisque tu te piques de tant de piété, puisque tu te vantes de suivre à la lettre les préceptes de notre croyance, tu vas me donner le baiser de paix. »

La veuve résolue se haussa sur ses orteils et lit résonner bruyamment ses lèvres sur celles de Sukalou, qui exécuta une grimace comme si on l'eût forcé de boire du vinaigre.

« L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu veux mériter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, où tu trouveras une femme ou une jeune fille capable de supporter la vie austère que je mène? Oh! mais je ne la mènerai pas plus longtemps que ça, certes! Tout cela va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon, à qui j'ai donné mon coeur et à qui je prétends bien appartenir.