- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire.
- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes.
- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la terre? demanda le jeune homme après une pause.
- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la nature, et non pour la martyriser.
- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible, pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le secours?
- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment par la nature. »
Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.
« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts?
- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit seulement. Le jugement viendra après.
- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner sur la terre?