Puis la foule entonna une hymne sainte; c'était son signal, semblable au chant de carnage des Machabées. Et de tous les côtés on commença la lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre, furent lancées à la tête de la malheureuse. Elle s'enfuit, affolée, à travers les rues. Les justiciers se jetèrent à sa poursuite, en hordes sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait à ce carnage, montée sur son cheval, allant au pas.
Sofia se soutenait à peine. Le sang ruisselait de ses épaules, de sa poitrine nue. Son visage était couvert de boue et d'ordures.
A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation, voulut s'élancer au secours de la pauvre femme et la protéger de son corps. Mais Mardona était là. Elle ne le perdait pas de vue. Et Sabadil se sentait lié, retenu par une force inconnue qui le faisait souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas.
Devant l'église, sur la place, Sofia tomba, complètement inanimée. Son front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mère de Dieu était pâle, mais un sourire de satisfaction passa dans son regard. Elle étendit la main.
Déjà un enfant, par un excès de zèle comique, soulevait péniblement une énorme pierre pour fracasser la tête de Sofia, lorsque la Mère de Dieu l'arrêta du geste.
« J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des lèvres. Je lui fais grâce de la vie. Je lui pardonne ses péchés et son inconduite. »
Sabadil se tenait à quelque distance, considérant Mardona. Jamais il ne l'avait vue si belle, avec son visage courroucé et ses lèvres frémissantes.
« Humiliez-vous tous, cria-t-elle tournée vers la foule. Ne vous jugez pas meilleurs que celle qui est là à terre. Il n'y en a pas un qui soit sans péché, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas même un seul. »
CHAPITRE XII
Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était pas à Sabadil.