M^lle Babette était, comme toujours, rentrée la première à la maison, afin de s'occuper du thé que Sophie aimait à trouver tout fumant sur la table. Elle haletait en montant les marches de l'escalier et tâtonna en cherchant le trou de la serrure. Soudain, une main glacée s'empara de la sienne et elle sentit une ombre se dresser près d'elle.
M^lle Babette en éprouva une telle frayeur que la voix lui manqua pour crier. En ces temps de romantisme et d'histoires de brigands, l'apparition d'un revenant était, pour une imagination exaltée par les pièces de théâtre et les romans, quelque chose de tout naturel.
La gouvernante tremblait de tous ses membres et menaçait de s'évanouir. Heureusement, une formule pour conjurer les esprits lui revint en mémoire, et elle murmura d'une voix étouffée par l'angoisse:
—Tous les bons esprits louent le Seigneur.
—Je suis un très bon esprit, répondit une voix douce, et le Seigneur que je loue, s'appelle Sophie Schrœder.
—Qui êtes-vous? questionna Fräulein Babette légèrement rassurée, et que me voulez-vous à cette heure?
—Ouvrez d'abord, poursuivit l'invisible visiteur, et faites de la lumière, je m'expliquerai ensuite.
—Mais je ne puis vous laisser entrer, soupira Mademoiselle, vous êtes peut-être....
—Rinaldo Rinaldini ou Jaromir en personne? railla le noctambule. Tranquillisez-vous, je ne suis ni un brigand, ni un démon de l'enfer, ni même un simple revenant, seulement un enthousiaste adorateur de la divine Schrœder et de son talent.
—Et vous venez si tard ...